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Archive pour la catégorie 'Paris Cinema 2006'

[Critique] Deux sorties de la semaine : Antonio Das Mortes, de Glauber Rocha et Eté violent, de Valerio Zurlini

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ActualitĂ©s, Paris Cinema 2006, Forum des images, Rencontres du cinĂ©ma 2006, Glauber Rocha, Valerio Zurlini, Antonio Das Mortes, EtĂ© violent - le 16 juillet 2006 à 10h10

Pourquoi diable aller voir un vieux film qui ressort cette semaine, alors que les nouveaux films sont dĂ©jĂ  chaque semaine si nombreux ? Deux raisons, deux films, deux sĂ©quences pour deux (re)sorties d’un 12 juillet 2006.

Antonio Das Mortes d’abord, de Glauber Rocha : l’itinĂ©raire d’un ancien tueur de Cangaceiros (les Robin des bois brĂ©siliens) qui au terme de moult aventures et de quelques crises mystiques se range du cĂ´tĂ© des opprimĂ©s et fait payer ses anciens maĂ®tres. Le film entier est menĂ© avec pas mal de fougue et de style, les personnages sont outranciers et le souffle, Ă©pique. La dernière scène Ă  elle seule vaut son pesant d’or et frappe par sa forme folle : c’est la fusillade finale, les plans claquent au rythme des coups de feu qui font vibrer les enceintes, Antonio pris par sa foi, pris dans l’histoire, s’avance - hĂ©roĂŻque - pour Ă©craser l’ennemi. Pas peur, il semble invincible ! Les balles sifflent autour de lui, c’est le grand festival, et ça chante et ça crie. Les plans se succĂ©dent comme dans une grande rotative, rythme saccadĂ©, accĂ©lĂ©rĂ©, le monstre s’avance d’une manière presque messianique pour cĂ©lĂ©brer le triomphe final du paysan mystique sur le propriĂ©taire terrien. Plus fougueux et brouillon mais avec la mĂŞme rage au ventre et la mĂŞme intransigeance que Cimino dans La porte du Paradis, lorsque Nate se retourne contre son employeur pour finalement se faire trucider par une armĂ©e entière : violence du combat et Ă©normitĂ© de la cause, qui traverse les âges et rĂ©sonne dans l’Histoire entière. Cette scène d’Antonio Das Mortes vaut dĂ©jĂ  le prix de 3 places de cinĂ©ma et constitue une rĂ©ponse Ă  la question du dĂ©but pourquoi diable aller voir un vieux film ?

On n’a certainement plus l’habitude de voir de tels films aussi lyriques et justes, pleins de dĂ©mesure mais aussi de politique et de poĂ©sie.

Eté violent

Deuxième argument choc : EtĂ© violent ! Dans l’Italie de 43, un jeune homme et une veuve s’Ă©prennent passionnĂ©ment l’un de l’autre. Comme dans La Fille Ă  la valise (tournĂ© 2 ans aprĂ©s), Zurlini prend un petit français - le jeune Trintignant - pour intĂ©rprĂ©ter son personnage principal, figure frĂŞle et timide face Ă  cette femme dans la fleur de l’âge, gĂ©nĂ©reusement formĂ©e et belle Ă  creuver. Alors que la chasse commence ! Après les introductions d’usage, ça s’approche, ça drague un peu, puis on se fait des bisous, etc. etc. Une scène, Ă  peu près Ă  ce moment-lĂ , d’une Ă©lĂ©gance Ă  couper le souffle : la bande de copains se retrouve dans un salon vide, Ă  danser chacun de leur cĂ´tĂ© en couples. Les corps sont Ă  peine distincts. La musique, l’obscuritĂ©, le temps qui semble s’ĂŞtre suspendu tant les corps paraissent figĂ©s : tout invite Ă  l’aventure, aux petits gestes dissimulĂ©s et aux grandes effusions. Mais pour l’heure tout est dans l’air, rien ne se passe. On se contente de danser et d’imaginer, c’est tout. On joue mĂŞme pas, on reste un peu plantĂ© lĂ , comme paralysĂ© par le dĂ©sir. Un oeil Ă  droite Ă  gauche juste histoire de voir si le dĂ©sir est derrière, s’il est encore lĂ . On cherche des cibles, des promesses dans le regard de l’autre, ou des certitudes. La tension monte c’est forcĂ©, et on se dit que ça n’est plus un drame, que c’est un film Ă©rotique habillĂ©, tant la tension est grande et en mĂŞme temps dĂ©licieuse. Film Ă©rotique j’assume, avec cette folie encore rĂ©primĂ©e qui rĂ´de dans les parages, ce dĂ©sir brĂ»lant qui se fait sentir dans la maladresse des corps et le vertige des regards. Erotisme c’est forcĂ©, tant la passion est grande entre ce petit homme et cette madone. Qui ne se souvient pas de la Gertrud de Dreyer, brĂ»lante elle aussi pour ce goujat d’Erland ? Et toujours cette tension : dĂ©pouillement du jeu / dĂ©mesure des sentiments, qu’on retrouve dans cette sĂ©quence. Grande classe italienne, qui Ă©videmment rappelle La Dolce Vita et ses corps aventureux dansants dans la pĂ©nombre, et surtout la très grande Notte avec ses corps las et immobiles, mais toujours animĂ©s prar un dĂ©sir trouble.

Antonio das mortes

Oui plus j’y pense et je me dis qu’un film comme ça, qu’y revenir, que s’en nourrir, n’aide pas seulement Ă  comprendre le cinĂ©ma d’aujourd’hui (prenez Montag par exemple), comprendre d’oĂą il vient, mais aussi permet de dĂ©couvrir des oeuvres plus fortes, paradoxalement plus fraĂ®ches, moins fragiles et calculĂ©es que celles d’aujourd’hui. Ce qui frappe dans les deux sĂ©quences d’Antonio et EtĂ© violent, c’est leur force : elles se suffisent Ă  elles-mĂŞmes, elles s’imposent par leur beautĂ©, leur lyrisme, leurs esprit. Ca n’est pas “Esprit es-tu lĂ ” genre qu’est-ce que ce film veut dire, oĂą veut-il m’emmener, etc. (cf. pas mal de films aujourd’hui - exemple limite dans l’ordre du pire : le dernier Nicolas Garcia en train d’ĂŞtre remontĂ©, comme si ça allait changer quelque chose !) c’est le film qui vous prend par la main et vous fait Ă©prouver des sentiments, des idĂ©es qu’il rend tangibles et inspirants.

Les deux films sortent donc le 12 juillet

Matthieu

Infos sur Eté violent (crédits, photos, etc.)

Retrospective “Hommage Ă  Glauber Rocha” (biographie, detail des sorties, analyse de son oeuvre, etc.)

[Critique] Old Joy de Kelly Reichardt - For Fans Only

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ActualitĂ©s, Paris Cinema 2006, Forum des images, Old Joy, Kelly Reichardt - le 13 juillet 2006 à 20h08

Old Joy

Ceux qui n’ont jamais regardé et lu plusieurs fois (et fiévreusement) la photo et les notes de la pochette de l’album Spiderland de Slint, comme s’il s’agissait d’une vignette Panini, ne comprendront pas ce dont je vais parler. Je fais partie de ceux, et nous sommes plusieurs milliers, qui consacrent ou ont consacré une portion significative de leur vie et donc de leur argent à l’écoute de la musique, en l’occurrence celle de Will Oldham et de la scène musicale rock de Chicago. Ceux pour qui Papa M, Jim’O Rourke, John McEntire, Doug McCombs, David Pajo, Rob Mazurek, Palace Brothers, Palace Music, Bonnie ’Prince’ Billy, Chicago Underground Trio, Tortoise, Gastr del sol, Touch and Go Records, Thrill Jockey, Drag City sont des mots de passes. Ceux qui ont appris quelques mots d’anglais par les titres de leurs chansons et albums. Ceux qui pourraient danser à jeun et sans aucune autre substance sur nosferatu man de Slint. Ceux pour qui Joya, There’s no-one what will take care of you et Viva Last Blues ont été alternativement les meilleurs albums de Will Oldham. Ceux pour qui Tonight’s decision (and hereafter) a été et est la meilleure chanson de tous les temps : « Where are my friends ? Where is my family ? They are all gone away (…) And where are the days I used to be friendly ?» Ceux qui ont tenté de reconstituer la famille Oldham à partir des notes de pochettes des albums de Palace Brothers. Ceux qui ont tenté, quand internet n’existait pas encore vraiment, d’imaginer Will Oldham en chair et en os à partir de toutes les photos qu’on pouvait avoir de lui, ont découvert sa véritable passion pour le port du short et ont vu se stabiliser peu à peu sa démarche capillaire et pileuse (désormais il semble avoir opté définitivement pour la barbe). Ceux qui en apprenant que Will Oldham jouait dans un film se sont alors souvenu du morceau I am a cinematographer : « I am a cinematographer and I walk away from New-York City (…) and I walk away from California. Ceux qui, lorsque Will Oldham (plus exactement, Kurt, le nom de son personnage dans le film) raconte avoir vu au supermarché une femme indienne qu’il avait déjà vu en rêve, pensent à Get On Jolly cet album dont les textes sont tirés du Gitanjali de R. Tragore. Ceux pour qui le titre du film, Old Joy, sonne comme un titre d’album (Joya, Get on jolly). Ceux qui en voyant Will Oldham et son pote prendre un bain en pleine forêt dans une source chaude avec une baignoire taillée dans un tronc ont encore pensé à la photo prise par Will Oldham sur la pochette du premier album de Slint. Ceux qui en découvrant le ventre du chanteur gonflé par la bière ont vu en lui un compagnon de biture potentiel. Ceux qui lorsqu’ils voient Will Oldham s’amusant avec le chien du film pense à la chanson Come a little dog. Ceux qui quand ils voient la Volvo break rouler sur les routes montagneuses de l’Oregon bordées de sapins, pensent à la mystérieuse photo à l’arrière de la pochette de There’s no-one what will take care of you. Ceux qui ont alors pensé aux paroles de The Mountain Low : « If I could fuck a mountain low / I will fuck a mountain ». Ceux qui en voyant le feu de camp ont voulu murmurer You will miss me when I burn, et ont pensé aux paroles de Rider (« clouds and nebulae making noises / and constellations in erotic poises »). Ceux qui quand ils ont entraperçu le dealer prénommé Matt on cru qu’il s’agissait de Matt Sweeny. Ceux qui quand ils vont vu Will Oldham errer dans la nuit urbaine ont voulu réécouter I See Darkness. Ceux qui en voyant le film ont furtivement pensé à La Ballade de Bruno de Werner Herzog, ceux qui ont guetté les interventions musicales de Yo La Tengo et se sont sentis bien quand ils les ont entendus. Ceux qui ont écouté King me à quatre heure du matin en ne sachant toujours pas ce que « king me » voulait dire mis à part que ça rimait avec « baby », ceux qui dans un état d’ébriété avancé ont fait écouté King me à leurs amis volume à 20 (parce que cette chanson s’écoute à fond ou ne s’écoute pas). Ceux qui se sont réjoui de s’être fait largués parce qu’alors ils allaient pouvoir pleinement apprécier les paroles de You miss me when I burn : « When you have no-one, no-one can hurt you / In the corners, there is light that is good for you/ And behind you, I’ve warned you / There are awful things ».
Tous ceux-là comprendront le plaisir, forcément solitaire, que l’on ressent à la vision de Old Joy.

Nicolas Richard

[Critique] Pour aller au ciel il faut mourir, de Jamshed Usmonov

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ActualitĂ©s, Festival de Cannes 2006, Critique, CompĂ©tition officielle Cannes 2006, Un Certain Regard 2006, Paris Cinema 2006, Jamshed Usmonov, Pour aller au ciel il faut mourir - le 11 juillet 2006 à 14h02

Il y a deux ans aux Rencontres, Koktebel, fort et âpre, avait séduit.

Pour aller au ciel il faut mourir part moins dans une stylisation, type Le Retour, mais déploie d’autres qualités, une absence d’effets, une économie de la parole, une simplicité du cadre, qui en font un film plaisant, à défaut d’être émouvant.

Pour aller au ciel il faut mourir

L’argument du film en vaut un autre : un jeune type n’arrive pas à coucher avec son épouse, il part en voyage pour trouver une autre partenaire sexuelle, en attendant. Les petits riens, gestes infimes, jeux de regard, font le succès - discret - du film. Lorsque le mec suit une femme dans un train, une femme qui lui plaît. Assis au bar, il ne la regarde plus, alors la femme le jauge d’un coup d’œil. Par des touches comme celles-ci, justes et minuscules, Usmonov gagne son film.

Pendant une surprenante demi-heure, on ne suit rien d’autre que les déambulations silencieuses du jeune héros qui cherche une femme. D’un cimetière à une salle de ping-pong, d’un tatami au ballet des autobus, la caméra suit ses attentes, ses espoirs et ses déceptions, autant de micro-évènements qui passionnent jusqu’à la rencontre avec Dinara Droukarova, qu’on a plaisir à retrouver ici.

Toutes les séquences avec le bandit virent au polar, instaurent quelque chose d’autre, un climat, un mystère, une tension. En soi c’est un peu faible, mais le parti-pris de mise en scène s’impose de lui-même et convainc finalement. La caméra, proche et secrète, épouse l’intériorité massive du héros, s’attache en gros plan et sans profondeur de champ à son visage granitique, comme lorsqu’il rebrousse chemin, on reste sur lui, et c’est le virage du bateau qui exprime le basculement de la scène. En fait, c’est la confiance que Djamshed Usmonov porte dans la grandeur du visage de son acteur qui lui fait réussir son film.

Mikael Gaudin-Lech

Sortie le 4 octobre 2006

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[Critique] Vol 93, le monument aux morts

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ActualitĂ©s, Festival de Cannes 2006, Paris Cinema 2006, Forum des images, Paul Greengrass - le 7 juillet 2006 à 12h12

Je savais à quoi m’attendre. Je veux dire quelle était l’histoire et comment elle serait traitée. Le 11 septembre 2001 vers 10h, le quatrième avion piraté - le vol 93 - s’écrase dans un champ à plus de 900 Km/h. Comme à son habitude, Paul Greengrass opère de telle sorte qu’on voie peu ou pas ce qu’il se passe, et prend deux heures à mettre en place l’intrigue comme pour mieux retarder son dénouement. L’image tremble constamment et de manière quasi maladive, le gros son fait vibrer les enceintes histoire d’instaurer la tension nécessaire.
Ça tremble et peu à peu ça déborde : cadre pas tenu et toujours vacillant, son qui bave, qui force le passage et s’étale sur les images, images qui s’accélèrent à mesure que les coups de fil augmentent, panique générale – on n’entend ni ne voit plus rien. Ne reste que la peur rendue par ce débordement, ce plongeon dans l’inconnu. Ce cinéma tremblé est un cinéma de la peur, pas de doute.

United 93

Mais le plus intéressant dans le film, c’est que ce tremblement est la seule chose finalement, avec le son et les quelques autres éléments dramatisant, qui fasse du film ce qu’il est, autre chose qu’un documentaire ou un reportage. Chaque personnage renvoie à une personne véritable, on compte les minutes, donne les noms, et rejoue les dernières paroles. Quelques images des tours sont des images d’archives. L’effroi devant ces images n’est pas simulé, à peine rejoué. La reconstitution a bien lieu : on rejoue, on revit. Mais trop tôt et trop clairement, comme si la tristesse était déjà dans le regard des passagers avant même qu’ils ne soient informés de leur fin imminente.

C’est cela précisément qui change du film d’action type. La peur est avant et après. Elle est une donnée fondamentale et constante du quotidien, la conséquence prégnante d’un trauma sans précédent.

Si bien qu’à vouloir trop s’éloigner du documentaire, on y retourne nĂ©cessairement, d’abord en voulant coller aux tĂ©moignages, aux personnages, aux documents officiels, etc. ; ensuite en se faisant l’écho de cette peur, en l’entretenant sans pour autant prendre soin de la canaliser dans le scĂ©nario. Du dĂ©but Ă  la fin ça tremble, du dĂ©but Ă  la fin on sait. Et c’est un peu comme Elephant, mais d’une manière bien moins subtile, sous le signe de l’attente et du compte Ă  rebours que sont vĂ©cus ces dĂ©sastres. C’est inĂ©luctable parce que ça s’est passĂ©. Alors on va regarder comment ça se passe, s’accrocher Ă  tous les dĂ©tails possibles et imaginables, observer comment cette “inĂ©luctabilitĂ©” se met en place et finalement s’impose aux personnages, rĂ©duits Ă  n’être plus que des cobayes. C’est ça la fatalitĂ© nouvelle formule, un truc qui tombe du ciel (souvenez-vous le ciel dans Elephant, un peu orageux, signe du temps qui passe et qui change), mais brutalement, sans adresser de signes au prĂ©alable, sans le sens qu’apporte traditionnellement le ciel. Le sens, dès lors, ne tient plus que dans cette linĂ©aritĂ© appliquĂ©e qui tient lieu de scĂ©nario, cette mĂ©ticuleuse chorĂ©graphie des corps, ce piètre ballet de cobayes.

À part ça, oui oui vous pouvez aller le voir, comme on va voir un monument aux morts, pour revoir ou revivre ce moment-là (les Tours en flamme notamment), goûter le plaisir de ne pas y croire, quand bien même ce serait un film et qu’on voudrait y croire. On y croit jamais, pas plus que dans Elephant. Allez le voir et vous aurez peur de quelque chose auquel vous ne croyez pas, que vous ne concevez pas, que vous n’imaginez pas. Allez le voir pour sa très belle chute, un peu lyrique évidemment, mais en même temps relativement sobre et plutôt habile dans sa forme. Vous verrez comment tombe un avion, comment le regard se rive sur sa propre fin.

Matthieu

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Sortie en salle le 12 juillet

Sur le vol (chronologie, passagers, etc.)

[Critique] La science des rĂŞves, de Michel Gondry

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ActualitĂ©s, Critique, VidĂ©o, Paris Cinema 2006, Forum des images, Rencontres du cinĂ©ma 2006, Michel Gondry, La Science des RĂŞves, Bande-annonce - le 4 juillet 2006 à 16h04

Est-il possible de formuler un avis esthétique, d’émettre une opinion articulée et rationnelle sur un rêve ? Le rêve, c’est cette machine à fantasmes et parfois délires interprétatifs, cet ouvroir de désirs autant que de retours à soi, ces tréfonds qui nous soutiennent ou nous plongent dans la plus étrange perplexité. Si on part du postulat que La science des rêves est un gigantesque rêve éveillé, généré par l’étourdissant jeu de Mécano qu’est le cerveau de Michel Gondry, qu’en penser ? Essayons…

science des reves

Le personnage interprété par Charlotte Gainsbourg, formidable en bricoleuse-rêveuse, dit à un moment que le hasard - et donc le rêve - est ce qu’il y a de plus difficile à reconstituer. C’est ce qu’on se dit tout au long de ce film qui n’a pourtant rien du bricolage improvisé mais tient bien du projet raisonné et souvent ambitieux dans sa forme, à défaut de nous proposer une histoire suffisamment charnue. En effet, Gondry nous soumet ici un trip assez longuet, qui accuse parfois de conséquentes baisses de rythmes. Le personnage de Stéphane (Gabriel Garcia Bernal) est une incarnation limpide de Gondry, sorte de personnage lunaire, tout à la fois égaré dans le monde des adultes mais bien déterminé à aller au bout de ce que son imagination lui dicte. Il tombe amoureux de sa voisine mais se perd dans l’indécision, ce qui complique évidemment les choses et suscite les multiples chicanes du scénario. L’histoire du film est universelle, vieille comme le monde, mais on sait bien que le cinéma n’est que la réinvention permanente de thèmes usés jusqu’à la corde. Mais, à l’inverse d’Eternal Sunshine Of The Spotless Mind, l’histoire sert ici de prétexte à de fréquentes envolées fantasmatiques, en est le véhicule (pretexte ou véhicule ?). C’est là que le bât blesse un peu : Charlie Kaufman avait su construire un univers narratif au sein duquel Gondry se coulait avec subtilité, trouvant dans Jim Carrey un surprenant alter ego. Mais le brio technique ne l’emportait pas, on restait sur une ligne de flottaison équilibrée entre cette histoire d’effacement de souvenirs amoureux (sous forme d’un génial puzzle) et les effets spéciaux. Dans La science des rêves, c’est précisément l’inverse : la trame est plutôt ténue - parfois même tirée par les cheveux - les scènes dites de « prise de vue réelle » opérant comme lances de rampement aux scènes de fantasmes, rêves, cauchemars, jeu, le tout en direct sur Stéphane TV ! Ce plateau de télévision en coquilles d’oeufs, n’est-ce pas finalement le tribut que Gondry paie à ce joyeux terrain d’expérimentations que fut pour lui le vidéo clip ? D’ailleurs, qui connaît bien ses travaux antérieurs aura parfois l’impression d’une gigantesque compilation des meilleurs effets spéciaux bricolés pour imaginer les White Stripes (clip) ou dans une moindre mesure Björk (clip). Pour les aficionados, on conseillera d’ailleurs les bonus du DVD The Work Of Director (2003), où le réalisateur explique ses méthodes de travail, plus proches de l’animation dite classique (trucages, ombres, illusion d’optique, surimpression) que des manipulations numériques contemporaines, ce qui rend son cinéma plastiquement passionnant. Dans La science des rêves, c’est comme si Gondry tombait dans l’impasse qu’il avait su éviter (ou limiter) dans son film précédent. On pourrait alors se demander ce qui différencie, au fond, Michel Gondry de Jean-Pierre Jeunet, Stéphane d’Amélie, les trucs déclinés dans des vidéo clips réussis de gimmicks déclinés en courts puis en longs métrages ? C’est cette fameuse distanciation vis-à-vis du réel qui trouble le plus, et qui, à la longue, crée un malaise. Comment s’identifier à un personnage tellement peu en phase avec ce qui l’entoure, et au final guère sympathique ? Côté casting, Gabriel Garcia Bernal est plutôt convaincant en doux ahuri velléitaire et un peu bêta (attention cependant à ne pas voir le film en VF, comme lors de l’éprouvante séance de Paris Cinéma). Les personnages secondaires, menés par un Chabat en roue libre (Miou-Miou se demande ce qu’elle fait là, Emma de Caunes disparaît très vite) ne nous aident pas davantage à nous investir dans une histoire écrite à la va-vite (par Gondry himself, plus doué pour les trouvailles formelles que pour la narration, l’articulation de scènes, la progression).
Bref, La science des rêves est un bel objet décoratif, très bien fichu, mais un peu décevant pour un retour au pays…

Benoît Hické

Infos

Le site du film

Le site (non officiel) de Michel Gondry

[VidĂ©o & Critique] Montag, d’Ulrich Köhler : leçon de style

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ActualitĂ©s, Critique, VidĂ©o, DĂ©bat, Paris Cinema 2006, Cinema allemand, Festival de Berlin 2006, Forum des images, Ulrich Köhler - le 3 juillet 2006 à 12h12

Hier soir j’ai vu Montag d’Ulrich Köhler et je vous propose de suivre ici en vidĂ©o le dĂ©bat qui a suivi sa projection dans le cadre du Festival Paris CinĂ©ma.

J’ai aimĂ© Montag, j’ai mĂŞme voulu l’aimer. D’abord pour son silence et la grande Ă©conomie qu’il fait Ă  la fois des dialogues et de la musique, toujours utilisĂ©e avec parcimonie. Ensuite pour son corps, je veux dire pour l’Ă©paisseur de ses couleurs, l’immanence de ses personnages, l’impĂ©nĂ©trabilitĂ© de ses obscuritĂ©s et de ses brumes. Ulrich Köhler inscrit chacun de ses plans dans un lieu, un temps, une humeur qui Ă©chappent constamment Ă  la narration et invitent Ă  la digression : dans le noir on se demande, oĂą va-t-elle ? Que pense-t-elle ? On erre aussi. Mais on se dit c’est beau, que l’errance de cette femme - mĂŞme si elle n’est pas neuve et hante toute l’histoire du cinĂ©ma moderne - cette errance-lĂ  est belle. Mieux, on la comprend. Peut-ĂŞtre parce qu’on est europĂ©en, et qu’on a la tĂŞte remplie de ces films oĂą les personnages sous-jouent leur mal-ĂŞtre, sourient du bout des lèvres et toujours achoppent dans leur histoire sur un irrĂ©mĂ©diable Ă©chec. De La Notte Ă  Ascenseur pour l’Ă©chaffaud (toujours Jeanne Moreau). Mais surtout La Notte, pour son sens du silence saturĂ© et son amour des lieux habitĂ©s : forĂŞts ou building, building dans la forĂŞt. La bonne synthèse. Dans Montag la camĂ©ra coule avec pas mal de classe, traĂ®ne sa mĂ©lancolie sourde en l’enrobant de couleurs, de petits airs mĂ©chants, de blagues et de frustrations. Et rien ne transpire l’effort, l’intention, ni mĂŞme la construction (indice 1 - au moins une chose qui sĂ©pare cette prĂ©tendue nouvelle vague allemande d’un certain cinĂ©ma français).

C’est qu’il n’est pas possible de faire un tel film sans faire montre d’un grand style. Il ne suffit pas (indice 2 pour un cinĂ©ma allemand) de reprendre les mĂŞmes ingrĂ©dients (la jeune famille bourgeoise, du doute et de l’adultère) pour forcĂ©ment faire un bon film, subtil et comme on dit enlevĂ©. ll faut inspirer. C’est simple dit comme ça, et il faut se creuser la tĂŞte pour savoir exactement pourquoi on veut aimer le film, pourquoi il nous touche finalement au-delĂ  de ses imperfections. Moi je ne sais pas, je tente l’inventaire, histoire de faire le point :

1. Les sĂ©quences du dĂ©but dans l’obscuritĂ© : la femme quitte le domicile conjugal et s’en va rĂ©cupĂ©rer sa fille chez les grands-parents. Mais elle n’y va pas, elle s’arrĂŞte devant puis poursuit sa route. Tout ça dans le noir. Si bien qu’on est un peu perdu, mais que cette perte n’a rien d’inquiĂ©tant. C’est une pause mais pas un temps mort. On entre de plein pied dans la matière du film, qui s’amuse comme ça Ă  nous balader et nous laisser sans repère. Ce qui arrange bien et donne au film un cĂ´tĂ© non pas mystĂ©rieux mais intime. Et lĂ  dans cette obscuritĂ©, on est bien…

2. Cet hĂ´tel perdu dans la forĂŞt offre un huis clos idĂ©al Ă  l’errance nocturne de l’hĂ©roĂŻne Ă©garĂ©e. Dès le premier plan, le bâtiment apparaĂ®t comme s’il s’agissait d’un personnage Ă  part entière. Elle prend le tĂ©lĂ©phĂ©rique, jette un coup d’oeil sur sa gauche, et l’hĂ´tel est lĂ . Il la regarde. Il l’attend. Elle va le rejoindre c’est sĂ»r, juste le temps d’arriver en haut et de redescendre en vĂ©lo, pas mĂŞme le temps d’un plan Ă  vrai dire, car l’instant d’après elle est au pied de l’hĂ´tel, elle s’avance dĂ©jĂ  vers lui.

3. Alors l’hĂ´tel. Instant de grâce. Pas mal de scènes vĂ©ritablement improbables. Encore La Notte qui plane, habits de soirĂ©es, alcools, piscine, des hĂ´tes qu’on achète, des rencontres dans les couloirs et les chambres, bref une belle dose d’aventure. Au milieu de tout ça, un peu comme Arno dans Komma, Ili Nastase qu’on attendait pas lĂ . Qui fait sa demo de tennis, et puis le vieux charmeur dĂ©sabusĂ©. C’est cette stratĂ©gie du dĂ©tournement permanent qui sĂ©duit, toutes ces scènes improbables qui sont autant d’accidents de scĂ©nario savamment distillĂ©s. Petits et savoureux.

Aller c’est le grand reproche que je veux faire au film. La recette de l’achoppement, ou faire en sorte qu’à chaque fois l’histoire entre les personnages n’aille jamais au bout, soit déjà compromise avant même d’être commencée. Comme si cela ne valait pas la peine. C’est tellement systématique que ça tient de la recette, et à cet égard pour moi la dernière scène est de trop. On se dira génial la dernière scène – et d’ailleurs ça s’est dit, c’est fin et tout, je ne sais pas trop quoi d’autre. Mais non, c’est facile, facile de faire des trucs mous comme ça. De faire du coup un film bien tenu, ayant une belle gueule et un vrai caractère, mais d’un autre côté un peu mou. Bon je sais le film-symptôme, comme on faisait des films symptômes dans les années 60, un film malade sur une maladie contemporaine, douce, mélancolique, faite d’impuissance et de doute (Lost in translation en tête de gondole). Mais on peut dire aussi : film convenu, fait de ce qui traîne autour. Facile de dire ça mais c’est une impression qu’on a avec ces films allemands, tant ils se ressemblent finalement. Le sexe consommé, les petites tromperies, les grands doutes, les sacrifices, le renoncement, tout ça dans des huis clos, à la maison ou l’hôtel. On couche et découche, mais on pleure jamais. Pour ça il y a le silence, c’est plus poli et moins gênant.
Matthieu

Critique (Arte)

Festival de La Rochelle ; Paris cinéma

Les films allemands Ă  Cannes

Les films allemands aux Rencontres du cinéma

Le printemps allemand vu par les Cahiers

[Critique] Sehnsucht de Valeska Grisebach : précis de mélancolie

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ActualitĂ©s, Critique, Paris Cinema 2006, Festival de Berlin 2006, Forum des images, Rencontres du cinĂ©ma 2006 - le 30 juin 2006 à 18h06

PrĂ©sentĂ© dans le cadre des Rencontres du cinĂ©ma - la compĂ©tition officielle de Paris Cinema, Sehnsucht, deuxième film de Valeska Grisbach, retrace les aventures d’un homme tiraillĂ© entre sa femme et son amante. Ce qui peut paraĂ®tre bĂŞte, dit comme ça…

Toute la subtilitĂ© du film rĂ©side dans son traitement, dans la manière douce et gĂ©nĂ©reuse avec laquelle est, par exemple, filmĂ©e la rencontre avec l’amante ; car ce qui n’Ă©tait qu’un vulgaire adultère de campagne se transforme en une jolie rencontre oĂą deux personnes se dĂ©couvrent, sont fascinĂ©es l’une par l’autre, comme si c’Ă©tait la première fois. Et Dieu sait qu’il est difficile de filmer des premières fois, parce qu’il y a le souvenir, parce qu’il est plus grand que l’image.

Autre morceau de bravoure : filmer la confiance. Celle qui se donne, qui se cherche dans le regard de l’autre, se rĂ©clame ou se perd. Tout ça dans un regard qui varie selon les cas, change imperceptiblement d’air ou de destination. Il s’ancre dans celui de l’autre ou plonge dans le vide. Le film parle de toutes ces petites choses d’une façon attentive et, je le rĂ©pète ! douce. L’on ne s’attend pas au dĂ©but Ă  tant de douceur de la part de ce film brut, rĂŞche, presque naturaliste. Un Bruno Dumont en douceur, moins implacable et plus attentif. Ici on va Ă©couter, pas illustrer, on va regarder comment les corps rĂ©agissent, comment ils hĂ©sitent, ce qui requiert non seulement de l’observation mais aussi une belle empathie. C’est certainement ça la pâte de ces nouveaux rĂ©alisateurs allemands : un regard prĂ©cis, presque scientifique, servi par une forme maĂ®trisĂ©e et une photo souvent froide. Sehnsucht prend le meilleur de cette tendance, sans pour autant verser dans le film tiède et habile. La mĂ©lancolie qui plane sur tout le film est tout sauf tiède. Elle est dure et tendre Ă  la fois, pas trop complaisante, bref agrĂ©able et inspirante.

Infos

Critique (Arte)
Festival des Rencontres / Paris Cinema ; Festival de Brussel ; Festival de Berlin (pdf)

[Vidéo et critique] Lucy de Henner Winckler

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ActualitĂ©s, Festival de Cannes 2006, Critique, Paris Cinema 2006, Festival de Berlin 2006, Forum des images, Rencontres du cinĂ©ma 2006 - le 29 juin 2006 à 18h06

Evacuons tout d’abord l’hypothèse d’une Nouvelle vague allemande, astuce promotionnelle trouvée par des distributeurs malins et réfutée par les réalisateurs eux-mêmes, qui ne se reconnaissent pas dans ce supposé «courant ». Toujours étonnante, cette propension (à la limite de la paresse intellectuelle) à apposer des étiquettes – et donc à circonscrire et amoindrir des champs esthétiques. On constate néanmoins une « embellie » depuis deux ou trois ans d’un cinéma allemand auteuriste, qui semble co-exister avec les grosses productions à la Goodbye Lénine ou The Edukators (fort heureusement, l’éprouvant épisode 90s Bagdad Café semble évacué !). L’essentiel - et c’est la bonne nouvelle - est le retour de l’Allemagne contemporaine dans nos mirettes, scrutée d’une manière souvent impressionniste et désenchantée par des réalisateurs aux alentours de la trentaine, tous abreuvés peu ou prou au même cursus mêlant écoles d’art, cinéma ou photographie, et portant sur leurs contemporains le même regard décillé et neuf.

lucy

Henner Winckler, découvert en 2002 par Voyage scolaire, propose avec Lucy un film appartenant à la liste déjà chargée des « portraits d’adolescente » (plutôt l’apanage du cinéma dit « social » britannique) et s’en sort plutôt bien. Lucy est le nom de l’enfant que Maggy, une post-ado intelligemment interprétée par la révélation Kim Schnitzer, a eu avec Mike, qu’elle quitte au tout début du film. De leur histoire, on ne saura rien, elle restera tout le temps hors champ, on sait juste que Lucy est le fruit de leurs amours hasardeuses ou, disons, mal négociées ! Le film s’inscrit d’emblée dans la chronique citadine, on suit cette jeune fille dans son quotidien, la crèche, sa mère (chez qui elle vit), ses copines : on est vite frappé par la manière très fine dont Winckler construit ses plans et filme son actrice au plus près, alternant les jeux de focale, créant ainsi une véritable empathie avec le personnage. L’esthétique développée ici s’apparente à un travail de photographie plasticienne, par l’utilisation de filtres et de dilution-flou (mise à l’écart ?) du réel, comme si le réalisateur voulait accentuer la solitude de son héroïne. Maggy se débrouille pour faire garder sa fille et rejoindre ses amies dans une boîte de nuit, où elle tombe sous le charme du serveur. Scène très réussie de la vie ordinaire des adolescents, les rituels de séduction, l’amour naissant. L’une des plus belles réussites du film est toutefois la dissection des rapports mère-fille : Maggy quitte le domicile de sa mère pour s’installer chez Gordon avec Lucy, et occasionne une crise profonde dans l’équilibre quasi domestique qui la lie à sa mère. Toutes les scènes réunissant la mère et la fille sont captées de manière très naturaliste et sans affect, sans privilégier tel ou tel point de vue mais on est saisi par la violence souterraine qui les lie/déchire. Ce cinéma qu’on nous soumet dans ces moments-là est de ceux qui marquent durablement, qui puise – toujours en creux - autant dans les puissances de la vie que du roman sous des atours très « réalistes ». Quelques bémols scénaristiques, cependant : on sent assez vite que l’installation de Maggy chez Gordon a quelque chose d’artificiel, puisque signifiant une fausse autonomie pour Maggy et que cela ne va pas tarder à ne plus tourner rond, argument narratif de la dernière partie du film, peut-être pas le plus réussi. Maggy renoue avec le père de Lucy de manière un peu trop inattendue, après que celui-ci se soit présenté à sa fête d’anniversaire, toujours amoureux d’elle. On aurait aimé un peu plus de trouvailles scénaristiques et de motivation (au sens classique de « motif d’agir ») chez des personnages certes en quête d’eux-mêmes, ce qui aurait peut-être évité cette fin très/trop ouverte, où, en définitive, Maggy se retrouve seule avec elle-même, sans qu’on sache trop bien quelle est la décision prise : rester avec Gordon, s’installer chez les parents de Mike ou revenir chez sa mère. Tout ceci laisse un petit goût d’inachevé, seul bémol d’un film modeste mais très ambitieux quant à ses intentions.
Lucy devrait sortir en France le 19 juillet.

Benoît Hické

Infos sur le film

Les films allemands Ă  Cannes

Les films allemands aux Rencontres du cinéma

Le printemps allemand vu par les Cahiers

[Critique] Règlement de compte à Bamako

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ActualitĂ©s, Festival de Cannes 2006, Critique, Paris Cinema 2006, Abderrahmane Sissako - le 29 juin 2006 à 12h12

J’ai vu hier soir un film admirable. Dur à encaisser certes, surtout le ventre vide, mais solide et très touchant. Bamako s’élabore autour de longs discours sur la situation africaine et la manière dont la Banque mondiale et le FMI imposent aux pays endettés leur fameux « ajustement structurel ». Un procès se joue entre un peuple et une institution, des hommes et un système idéologique omnipotent. Dans cet affrontement, l’enjeu n’est pas seulement de faire comprendre un phénomène trop complexe, trop large pour pouvoir véritablement être discuté de manière approfondie, mais également de se demander comment on peut en parler, avec quels mots, dans quelle langue.

Bamako

Bamako offre ainsi une étonnante réflexion sur la parole. Le plus clair du temps les discours sont tenus dans une langue savante et abstraite pour traiter les données économiques et politiques du problème, expliquer l’action de la Banque mondiale et ses conséquences, à l’échelle du Mali notamment. D’emblée on ressent une énorme dissonance entre la description du problème et ses données concrètes. Une dissonance d’autant plus grande que c’est tout un système qui s’exprime et s’impose à travers ces mots, que personne n’entend véritablement et qui résonnent sans pour autant faire sens. Comme si cette parole brassant toujours de très larges considérations sur le monde masquait quelque chose de plus diffus et surtout suspect. Parole violente qui n’est plus que l’instrument d’un pouvoir, mais aussi ridicule lorsqu’on entend cet avocat illuminé (c’est-à-dire tout droit venu des Lumières) convoquer les divinités et les figures de la mythologie grecque. L’occident se retrouve face à lui-même dans la personne de ces deux avocats qui défendent tour à tour la Banque mondiale et les Africains, mais il se livre à un dialogue de sourd.

Ailleurs l’échec bien plus éloquent encore que les grands discours : le silence comme symptôme d’un mal si grand qu’il en devient indicible. D’autant plus éloquent qu’il est comme le suggérait Abderrhamane Sissako lors du débat suivant le film le silence du plus grand nombre, analphabète, démuni et agonisant. La majorité silencieuse qui meurt non seulement de maladie mais aussi de désespoir. Qui meurt précisément de ne pouvoir parler et à travers cette parole exister.

Ailleurs encore, au milieu des grands discours articulés, éloquents et très ornés, la parole de ce paysan chantée et désespérée, non traduite (pas besoin), qui dit la douleur, la nécessité à dire et prendre à parti quelqu’un. Nécessité de remettre à sa place la parole par rapport au discours, de faire en sorte que résonne au cœur de cette parole une vérité plus forte et plus intime. La croyance dans cette parole, c’est la croyance dans la possibilité qu’a l’art de s’emparer de ces problèmes, de n’être pas seulement politique mais plus fondamentalement humaniste.
Bamako me rappelle directement L’Esquive. Autre grand film sur le langage, l’invention ou l’Ă©vitement de la parole. Ces films sont trop rares, trop prĂ©cieux pour qu’on passe Ă  cĂ´tĂ©. L’Esquive et Bamako sont presque un seul et mĂŞme film car ils disent d’une mĂŞme voix l’oppression et la marginalisation, et la place qu’occupe le langage dans ces processus. Que signifie possĂ©der une langue ? De quelle langue parle-t-on ? Y a-t-il, comme au temps des Conquistadors, une langue du vainqueur, une langue du dominant ? Une langue qui dĂ©possède du monde, mais aussi de l’imaginaire ? Sissako filme une messe catholique servie en anglais par un Africain Ă©vangĂ©lisĂ©… j’ai l’impression que Marx rĂ´de dans ce film, tant est palpable le pouvoir invisible et diffus des idĂ©ologues occidentaux. Ce n’est pas simplement l’opium du peuple, c’est toute la superstructure qui est suggĂ©rĂ©e. Dire ça a quelque chose de dĂ©suet, mais on le sent tout au long du film. C’est lĂ , tout simplement. C’est lĂ  et c’est ancrĂ© depuis un siècle, non seulement dans la consience des opprimĂ©s mais dans celle de ceux plus nombreux encore qui conçoivent le capitalisme comme une idĂ©ologie Ă  part entière, c’est-Ă -dire une manière de voir et de faire fructifier le monde (considĂ©rer le monde comme fonds*). Mais seulement une des manières possibles. En aucun cas la seule.

Matthieu

*Fonds, c’est le mot qu’utilise Heidegger pour désigner les choses, comme l’énergie et les céréales qui s’accumulent en vue de remplir une fonction à laquelle elles sont commises. L’arraisonnement «est le mode suivant lequel le réel se dévoile comme fonds».

Infos/photos : Hors-competition Ă  Cannes ; Les films du losange
Critiques : Le Monde ; Fluctuat ; Arte

Dossier sur la dette du tiers-monde

Critiques de L’Esquive : Liberation ; Objectif cinema

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