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[Critique] Old Joy de Kelly Reichardt - For Fans Only

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ActualitĂ©s, Paris Cinema 2006, Forum des images, Old Joy, Kelly Reichardt - le 13 juillet 2006 à 20h08

Old Joy

Ceux qui n’ont jamais regardé et lu plusieurs fois (et fiévreusement) la photo et les notes de la pochette de l’album Spiderland de Slint, comme s’il s’agissait d’une vignette Panini, ne comprendront pas ce dont je vais parler. Je fais partie de ceux, et nous sommes plusieurs milliers, qui consacrent ou ont consacré une portion significative de leur vie et donc de leur argent à l’écoute de la musique, en l’occurrence celle de Will Oldham et de la scène musicale rock de Chicago. Ceux pour qui Papa M, Jim’O Rourke, John McEntire, Doug McCombs, David Pajo, Rob Mazurek, Palace Brothers, Palace Music, Bonnie ’Prince’ Billy, Chicago Underground Trio, Tortoise, Gastr del sol, Touch and Go Records, Thrill Jockey, Drag City sont des mots de passes. Ceux qui ont appris quelques mots d’anglais par les titres de leurs chansons et albums. Ceux qui pourraient danser à jeun et sans aucune autre substance sur nosferatu man de Slint. Ceux pour qui Joya, There’s no-one what will take care of you et Viva Last Blues ont été alternativement les meilleurs albums de Will Oldham. Ceux pour qui Tonight’s decision (and hereafter) a été et est la meilleure chanson de tous les temps : « Where are my friends ? Where is my family ? They are all gone away (…) And where are the days I used to be friendly ?» Ceux qui ont tenté de reconstituer la famille Oldham à partir des notes de pochettes des albums de Palace Brothers. Ceux qui ont tenté, quand internet n’existait pas encore vraiment, d’imaginer Will Oldham en chair et en os à partir de toutes les photos qu’on pouvait avoir de lui, ont découvert sa véritable passion pour le port du short et ont vu se stabiliser peu à peu sa démarche capillaire et pileuse (désormais il semble avoir opté définitivement pour la barbe). Ceux qui en apprenant que Will Oldham jouait dans un film se sont alors souvenu du morceau I am a cinematographer : « I am a cinematographer and I walk away from New-York City (…) and I walk away from California. Ceux qui, lorsque Will Oldham (plus exactement, Kurt, le nom de son personnage dans le film) raconte avoir vu au supermarché une femme indienne qu’il avait déjà vu en rêve, pensent à Get On Jolly cet album dont les textes sont tirés du Gitanjali de R. Tragore. Ceux pour qui le titre du film, Old Joy, sonne comme un titre d’album (Joya, Get on jolly). Ceux qui en voyant Will Oldham et son pote prendre un bain en pleine forêt dans une source chaude avec une baignoire taillée dans un tronc ont encore pensé à la photo prise par Will Oldham sur la pochette du premier album de Slint. Ceux qui en découvrant le ventre du chanteur gonflé par la bière ont vu en lui un compagnon de biture potentiel. Ceux qui lorsqu’ils voient Will Oldham s’amusant avec le chien du film pense à la chanson Come a little dog. Ceux qui quand ils voient la Volvo break rouler sur les routes montagneuses de l’Oregon bordées de sapins, pensent à la mystérieuse photo à l’arrière de la pochette de There’s no-one what will take care of you. Ceux qui ont alors pensé aux paroles de The Mountain Low : « If I could fuck a mountain low / I will fuck a mountain ». Ceux qui en voyant le feu de camp ont voulu murmurer You will miss me when I burn, et ont pensé aux paroles de Rider (« clouds and nebulae making noises / and constellations in erotic poises »). Ceux qui quand ils ont entraperçu le dealer prénommé Matt on cru qu’il s’agissait de Matt Sweeny. Ceux qui quand ils vont vu Will Oldham errer dans la nuit urbaine ont voulu réécouter I See Darkness. Ceux qui en voyant le film ont furtivement pensé à La Ballade de Bruno de Werner Herzog, ceux qui ont guetté les interventions musicales de Yo La Tengo et se sont sentis bien quand ils les ont entendus. Ceux qui ont écouté King me à quatre heure du matin en ne sachant toujours pas ce que « king me » voulait dire mis à part que ça rimait avec « baby », ceux qui dans un état d’ébriété avancé ont fait écouté King me à leurs amis volume à 20 (parce que cette chanson s’écoute à fond ou ne s’écoute pas). Ceux qui se sont réjoui de s’être fait largués parce qu’alors ils allaient pouvoir pleinement apprécier les paroles de You miss me when I burn : « When you have no-one, no-one can hurt you / In the corners, there is light that is good for you/ And behind you, I’ve warned you / There are awful things ».
Tous ceux-là comprendront le plaisir, forcément solitaire, que l’on ressent à la vision de Old Joy.

Nicolas Richard

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