Critique - Red Road, un film de Andrea Arnold, Prix du jury au Festival de Cannes 2006
Festival de Cannes 2006, Critique, CompĂ©tition officielle Cannes 2006, VidĂ©o, Bande-annonce, Actuellement dans les salles - le 6 dĂ©cembre 2006 à 18h06
Red Road sort aujourd’hui dans les salles. Film pas facile, et en mĂŞme temps très appliquĂ©.
Une femme travaille dans un centre de surveillance et passe ses journĂ©es Ă regarder les gens passer dans la rue. Parfois elle surprend un dĂ©lit, qu’elle signale aussitĂ´t. Mais c’est autre chose qui l’amène, on ne sait trop pourquoi, Ă suivre un homme. Tout le film se construit sur ce secret, sur le soupçon ou l’attirance.
Dans ses pĂ©rĂ©grinations, la femme dĂ©couvre un nouvel espace, pĂ©riphĂ©rique et pauvre, jalonnĂ© d’imposantes barres d’immeubles. Un lieu extrĂŞmement austère d’oĂą Ă©mane une sourde violence. Peu Ă peu je ne veux plus savoir, le secret finalement devient accessoire, car le lieu prend le pouvoir, dĂ©finit les règles. Et la règle est simple : c’est la rĂ©tention. Chacun garde pour soi, son passĂ©, ses dĂ©sirs, ses expressions. Chacun reste au dedans et ne communique que par tentative, main tendue hĂ©sitante ou Ă©ruption de violence momentanĂ©e. Dans les centres de rĂ©tention que sont les tours d’immeubles, on reste terrĂ©s comme des rats, parfois on ouvre la fenĂŞtre mais alors c’est le vide qu’on sent. Se terrer ou sombrer, c’est ça l’alternative. Centre de rĂ©tention pour cette femme qui retient le souvenir de son mari et de son enfant morts et part s’enfermer dans les tours Ă la recherche du coupable, pour le faire payer.
Le film s’ouvre sur la fin, sort de ces pièces closes et obscures, de ces images innombrables d’Ă©crans de surveillance, sors dans la rue tout simplement, car c’est dans la rue que tout recommence. Comme si le film ne faisait que commencer alors qu’il finit, qu’il n’avait Ă©tĂ© qu’un suspend, une parenthèse.
Matthieu
(mai 2006)
Red Road
Durée : 1h53
Réalisation : Andrea Arnold
Scénario : Andrea Arnold
Montage : Nicolas Chaudeurge
Chef décoratrice : Helen Scott
Ingénieur du son : Martin Belshaw
Directrice du casting : Kathleen Crawford
Production : Sigma Films Ltd (Angleterre) & Zentropa Entertainments (Danemark)
Producteur : Carrie Comerford & Robbie Ryan
Distribution (France) : Equation
Attachée de presse : Vanessa Jerrom
Babel, un film de Alejandro González Inárritu
Festival de Cannes 2006, Alejandro González Inárritu, Babel, Actuellement dans les salles - le 22 novembre 2006 à 00h12
Alejandro González Inárritu compose avec Babel – récompensé cette année à Cannes par le Prix de la mise en scène – un hymne à l’homme-corps, avant tout chair et pulsations.
Un couple d’Américains en voyage dans le désert marocain. Une nounou mexicaine qui rentre marier son fils au pays. Une famille marocaine accusée à tort de terrorisme. Une adolescente tokyoïte sourde-muette à la découverte douloureuse de sa vie. Quatre pays. Quatre cultures. Quatre histoires. Une histoire.
Une histoire dans laquelle les vies s’entrecoupent et s’effleurent sans jamais s’entrechoquer. Mais cette structure scénique enchevêtrée, chorale, qui avait fait l’originalité de ses deux précédents films, Amores Perros (Amours chiennes) et 21 grammes, devient avec
Babel un système qui ne nous surprend plus même s’il fonctionne à merveille et reste toujours aussi jubilatoire.
Alejandro González Inárritu nous embarque ainsi dans une intrigue remarquablement ficelée qui nous tient en haleine mais, si la réalisation reste ferme, on éprouve cependant la désagréable impression d’être un peu trop pris par la main.
Ava
Réalisation : Alejandro González Inárritu
Scénario : Guillermo Arriaga (et idée originale)
Durée : 142 min
[Critique] Pour aller au ciel il faut mourir, de Jamshed Usmonov
ActualitĂ©s, Festival de Cannes 2006, Critique, CompĂ©tition officielle Cannes 2006, Un Certain Regard 2006, Paris Cinema 2006, Jamshed Usmonov, Pour aller au ciel il faut mourir - le 11 juillet 2006 à 14h02
Il y a deux ans aux Rencontres, Koktebel, fort et âpre, avait séduit.
Pour aller au ciel il faut mourir part moins dans une stylisation, type Le Retour, mais déploie d’autres qualités, une absence d’effets, une économie de la parole, une simplicité du cadre, qui en font un film plaisant, à défaut d’être émouvant.
L’argument du film en vaut un autre : un jeune type n’arrive pas à coucher avec son épouse, il part en voyage pour trouver une autre partenaire sexuelle, en attendant. Les petits riens, gestes infimes, jeux de regard, font le succès - discret - du film. Lorsque le mec suit une femme dans un train, une femme qui lui plaît. Assis au bar, il ne la regarde plus, alors la femme le jauge d’un coup d’œil. Par des touches comme celles-ci, justes et minuscules, Usmonov gagne son film.
Pendant une surprenante demi-heure, on ne suit rien d’autre que les déambulations silencieuses du jeune héros qui cherche une femme. D’un cimetière à une salle de ping-pong, d’un tatami au ballet des autobus, la caméra suit ses attentes, ses espoirs et ses déceptions, autant de micro-évènements qui passionnent jusqu’à la rencontre avec Dinara Droukarova, qu’on a plaisir à retrouver ici.
Toutes les séquences avec le bandit virent au polar, instaurent quelque chose d’autre, un climat, un mystère, une tension. En soi c’est un peu faible, mais le parti-pris de mise en scène s’impose de lui-même et convainc finalement. La caméra, proche et secrète, épouse l’intériorité massive du héros, s’attache en gros plan et sans profondeur de champ à son visage granitique, comme lorsqu’il rebrousse chemin, on reste sur lui, et c’est le virage du bateau qui exprime le basculement de la scène. En fait, c’est la confiance que Djamshed Usmonov porte dans la grandeur du visage de son acteur qui lui fait réussir son film.
Mikael Gaudin-Lech
Sortie le 4 octobre 2006
[Critique] Vol 93, le monument aux morts
ActualitĂ©s, Festival de Cannes 2006, Paris Cinema 2006, Forum des images, Paul Greengrass - le 7 juillet 2006 à 12h12
Je savais à quoi m’attendre. Je veux dire quelle était l’histoire et comment elle serait traitée. Le 11 septembre 2001 vers 10h, le quatrième avion piraté - le vol 93 - s’écrase dans un champ à plus de 900 Km/h. Comme à son habitude, Paul Greengrass opère de telle sorte qu’on voie peu ou pas ce qu’il se passe, et prend deux heures à mettre en place l’intrigue comme pour mieux retarder son dénouement. L’image tremble constamment et de manière quasi maladive, le gros son fait vibrer les enceintes histoire d’instaurer la tension nécessaire.
Ça tremble et peu à peu ça déborde : cadre pas tenu et toujours vacillant, son qui bave, qui force le passage et s’étale sur les images, images qui s’accélèrent à mesure que les coups de fil augmentent, panique générale – on n’entend ni ne voit plus rien. Ne reste que la peur rendue par ce débordement, ce plongeon dans l’inconnu. Ce cinéma tremblé est un cinéma de la peur, pas de doute.
Mais le plus intéressant dans le film, c’est que ce tremblement est la seule chose finalement, avec le son et les quelques autres éléments dramatisant, qui fasse du film ce qu’il est, autre chose qu’un documentaire ou un reportage. Chaque personnage renvoie à une personne véritable, on compte les minutes, donne les noms, et rejoue les dernières paroles. Quelques images des tours sont des images d’archives. L’effroi devant ces images n’est pas simulé, à peine rejoué. La reconstitution a bien lieu : on rejoue, on revit. Mais trop tôt et trop clairement, comme si la tristesse était déjà dans le regard des passagers avant même qu’ils ne soient informés de leur fin imminente.
C’est cela précisément qui change du film d’action type. La peur est avant et après. Elle est une donnée fondamentale et constante du quotidien, la conséquence prégnante d’un trauma sans précédent.
Si bien qu’à vouloir trop s’éloigner du documentaire, on y retourne nĂ©cessairement, d’abord en voulant coller aux tĂ©moignages, aux personnages, aux documents officiels, etc. ; ensuite en se faisant l’écho de cette peur, en l’entretenant sans pour autant prendre soin de la canaliser dans le scĂ©nario. Du dĂ©but Ă la fin ça tremble, du dĂ©but Ă la fin on sait. Et c’est un peu comme Elephant, mais d’une manière bien moins subtile, sous le signe de l’attente et du compte Ă rebours que sont vĂ©cus ces dĂ©sastres. C’est inĂ©luctable parce que ça s’est passĂ©. Alors on va regarder comment ça se passe, s’accrocher Ă tous les dĂ©tails possibles et imaginables, observer comment cette “inĂ©luctabilitĂ©” se met en place et finalement s’impose aux personnages, rĂ©duits Ă n’être plus que des cobayes. C’est ça la fatalitĂ© nouvelle formule, un truc qui tombe du ciel (souvenez-vous le ciel dans Elephant, un peu orageux, signe du temps qui passe et qui change), mais brutalement, sans adresser de signes au prĂ©alable, sans le sens qu’apporte traditionnellement le ciel. Le sens, dès lors, ne tient plus que dans cette linĂ©aritĂ© appliquĂ©e qui tient lieu de scĂ©nario, cette mĂ©ticuleuse chorĂ©graphie des corps, ce piètre ballet de cobayes.
À part ça, oui oui vous pouvez aller le voir, comme on va voir un monument aux morts, pour revoir ou revivre ce moment-là (les Tours en flamme notamment), goûter le plaisir de ne pas y croire, quand bien même ce serait un film et qu’on voudrait y croire. On y croit jamais, pas plus que dans Elephant. Allez le voir et vous aurez peur de quelque chose auquel vous ne croyez pas, que vous ne concevez pas, que vous n’imaginez pas. Allez le voir pour sa très belle chute, un peu lyrique évidemment, mais en même temps relativement sobre et plutôt habile dans sa forme. Vous verrez comment tombe un avion, comment le regard se rive sur sa propre fin.
Matthieu
[Vidéo et critique] Lucy de Henner Winckler
ActualitĂ©s, Festival de Cannes 2006, Critique, Paris Cinema 2006, Festival de Berlin 2006, Forum des images, Rencontres du cinĂ©ma 2006 - le 29 juin 2006 à 18h06
Evacuons tout d’abord l’hypothèse d’une Nouvelle vague allemande, astuce promotionnelle trouvée par des distributeurs malins et réfutée par les réalisateurs eux-mêmes, qui ne se reconnaissent pas dans ce supposé «courant ». Toujours étonnante, cette propension (à la limite de la paresse intellectuelle) à apposer des étiquettes – et donc à circonscrire et amoindrir des champs esthétiques. On constate néanmoins une « embellie » depuis deux ou trois ans d’un cinéma allemand auteuriste, qui semble co-exister avec les grosses productions à la Goodbye Lénine ou The Edukators (fort heureusement, l’éprouvant épisode 90s Bagdad Café semble évacué !). L’essentiel - et c’est la bonne nouvelle - est le retour de l’Allemagne contemporaine dans nos mirettes, scrutée d’une manière souvent impressionniste et désenchantée par des réalisateurs aux alentours de la trentaine, tous abreuvés peu ou prou au même cursus mêlant écoles d’art, cinéma ou photographie, et portant sur leurs contemporains le même regard décillé et neuf.
Henner Winckler, découvert en 2002 par Voyage scolaire, propose avec Lucy un film appartenant à la liste déjà chargée des « portraits d’adolescente » (plutôt l’apanage du cinéma dit « social » britannique) et s’en sort plutôt bien. Lucy est le nom de l’enfant que Maggy, une post-ado intelligemment interprétée par la révélation Kim Schnitzer, a eu avec Mike, qu’elle quitte au tout début du film. De leur histoire, on ne saura rien, elle restera tout le temps hors champ, on sait juste que Lucy est le fruit de leurs amours hasardeuses ou, disons, mal négociées ! Le film s’inscrit d’emblée dans la chronique citadine, on suit cette jeune fille dans son quotidien, la crèche, sa mère (chez qui elle vit), ses copines : on est vite frappé par la manière très fine dont Winckler construit ses plans et filme son actrice au plus près, alternant les jeux de focale, créant ainsi une véritable empathie avec le personnage. L’esthétique développée ici s’apparente à un travail de photographie plasticienne, par l’utilisation de filtres et de dilution-flou (mise à l’écart ?) du réel, comme si le réalisateur voulait accentuer la solitude de son héroïne. Maggy se débrouille pour faire garder sa fille et rejoindre ses amies dans une boîte de nuit, où elle tombe sous le charme du serveur. Scène très réussie de la vie ordinaire des adolescents, les rituels de séduction, l’amour naissant. L’une des plus belles réussites du film est toutefois la dissection des rapports mère-fille : Maggy quitte le domicile de sa mère pour s’installer chez Gordon avec Lucy, et occasionne une crise profonde dans l’équilibre quasi domestique qui la lie à sa mère. Toutes les scènes réunissant la mère et la fille sont captées de manière très naturaliste et sans affect, sans privilégier tel ou tel point de vue mais on est saisi par la violence souterraine qui les lie/déchire. Ce cinéma qu’on nous soumet dans ces moments-là est de ceux qui marquent durablement, qui puise – toujours en creux - autant dans les puissances de la vie que du roman sous des atours très « réalistes ». Quelques bémols scénaristiques, cependant : on sent assez vite que l’installation de Maggy chez Gordon a quelque chose d’artificiel, puisque signifiant une fausse autonomie pour Maggy et que cela ne va pas tarder à ne plus tourner rond, argument narratif de la dernière partie du film, peut-être pas le plus réussi. Maggy renoue avec le père de Lucy de manière un peu trop inattendue, après que celui-ci se soit présenté à sa fête d’anniversaire, toujours amoureux d’elle. On aurait aimé un peu plus de trouvailles scénaristiques et de motivation (au sens classique de « motif d’agir ») chez des personnages certes en quête d’eux-mêmes, ce qui aurait peut-être évité cette fin très/trop ouverte, où, en définitive, Maggy se retrouve seule avec elle-même, sans qu’on sache trop bien quelle est la décision prise : rester avec Gordon, s’installer chez les parents de Mike ou revenir chez sa mère. Tout ceci laisse un petit goût d’inachevé, seul bémol d’un film modeste mais très ambitieux quant à ses intentions.
Lucy devrait sortir en France le 19 juillet.
Benoît Hické
[Critique] Règlement de compte à Bamako
ActualitĂ©s, Festival de Cannes 2006, Critique, Paris Cinema 2006, Abderrahmane Sissako - le 29 juin 2006 à 12h12
J’ai vu hier soir un film admirable. Dur à encaisser certes, surtout le ventre vide, mais solide et très touchant. Bamako s’élabore autour de longs discours sur la situation africaine et la manière dont la Banque mondiale et le FMI imposent aux pays endettés leur fameux « ajustement structurel ». Un procès se joue entre un peuple et une institution, des hommes et un système idéologique omnipotent. Dans cet affrontement, l’enjeu n’est pas seulement de faire comprendre un phénomène trop complexe, trop large pour pouvoir véritablement être discuté de manière approfondie, mais également de se demander comment on peut en parler, avec quels mots, dans quelle langue.
Bamako offre ainsi une étonnante réflexion sur la parole. Le plus clair du temps les discours sont tenus dans une langue savante et abstraite pour traiter les données économiques et politiques du problème, expliquer l’action de la Banque mondiale et ses conséquences, à l’échelle du Mali notamment. D’emblée on ressent une énorme dissonance entre la description du problème et ses données concrètes. Une dissonance d’autant plus grande que c’est tout un système qui s’exprime et s’impose à travers ces mots, que personne n’entend véritablement et qui résonnent sans pour autant faire sens. Comme si cette parole brassant toujours de très larges considérations sur le monde masquait quelque chose de plus diffus et surtout suspect. Parole violente qui n’est plus que l’instrument d’un pouvoir, mais aussi ridicule lorsqu’on entend cet avocat illuminé (c’est-à -dire tout droit venu des Lumières) convoquer les divinités et les figures de la mythologie grecque. L’occident se retrouve face à lui-même dans la personne de ces deux avocats qui défendent tour à tour la Banque mondiale et les Africains, mais il se livre à un dialogue de sourd.
Ailleurs l’échec bien plus éloquent encore que les grands discours : le silence comme symptôme d’un mal si grand qu’il en devient indicible. D’autant plus éloquent qu’il est comme le suggérait Abderrhamane Sissako lors du débat suivant le film le silence du plus grand nombre, analphabète, démuni et agonisant. La majorité silencieuse qui meurt non seulement de maladie mais aussi de désespoir. Qui meurt précisément de ne pouvoir parler et à travers cette parole exister.
Ailleurs encore, au milieu des grands discours articulés, éloquents et très ornés, la parole de ce paysan chantée et désespérée, non traduite (pas besoin), qui dit la douleur, la nécessité à dire et prendre à parti quelqu’un. Nécessité de remettre à sa place la parole par rapport au discours, de faire en sorte que résonne au cœur de cette parole une vérité plus forte et plus intime. La croyance dans cette parole, c’est la croyance dans la possibilité qu’a l’art de s’emparer de ces problèmes, de n’être pas seulement politique mais plus fondamentalement humaniste.
Bamako me rappelle directement L’Esquive. Autre grand film sur le langage, l’invention ou l’Ă©vitement de la parole. Ces films sont trop rares, trop prĂ©cieux pour qu’on passe Ă cĂ´tĂ©. L’Esquive et Bamako sont presque un seul et mĂŞme film car ils disent d’une mĂŞme voix l’oppression et la marginalisation, et la place qu’occupe le langage dans ces processus. Que signifie possĂ©der une langue ? De quelle langue parle-t-on ? Y a-t-il, comme au temps des Conquistadors, une langue du vainqueur, une langue du dominant ? Une langue qui dĂ©possède du monde, mais aussi de l’imaginaire ? Sissako filme une messe catholique servie en anglais par un Africain Ă©vangĂ©lisĂ©… j’ai l’impression que Marx rĂ´de dans ce film, tant est palpable le pouvoir invisible et diffus des idĂ©ologues occidentaux. Ce n’est pas simplement l’opium du peuple, c’est toute la superstructure qui est suggĂ©rĂ©e. Dire ça a quelque chose de dĂ©suet, mais on le sent tout au long du film. C’est lĂ , tout simplement. C’est lĂ et c’est ancrĂ© depuis un siècle, non seulement dans la consience des opprimĂ©s mais dans celle de ceux plus nombreux encore qui conçoivent le capitalisme comme une idĂ©ologie Ă part entière, c’est-Ă -dire une manière de voir et de faire fructifier le monde (considĂ©rer le monde comme fonds*). Mais seulement une des manières possibles. En aucun cas la seule.
Matthieu
*Fonds, c’est le mot qu’utilise Heidegger pour désigner les choses, comme l’énergie et les céréales qui s’accumulent en vue de remplir une fonction à laquelle elles sont commises. L’arraisonnement «est le mode suivant lequel le réel se dévoile comme fonds».
Infos/photos : Hors-competition Ă Cannes ; Les films du losange
Critiques : Le Monde ; Fluctuat ; Arte
Dossier sur la dette du tiers-monde
Critiques de L’Esquive : Liberation ; Objectif cinema
[Critique] “Changement d’adresse”, d’Emmanuel Mouret
ActualitĂ©s, Festival de Cannes 2006, Critique, Quinzaine des RĂ©alisateurs Cannes 2006, Changement d'adresse, Emmanuel Mouret - le 21 juin 2006 à 16h04
Très vite, dès l’une des premières séquences où se négocie une éventuelle collocation entre une jeune femme et un professeur de cor, le troisième long-métrage écrit, réalisé et interprété par Emmanuel Mouret donne le ton et remporte la mise. Pour faire vite (à l’instar du rythme enlevé du film) on parlera de marivaudage et on accolera tout aussi rapidement le qualificatif rohmérien au film. Pourtant, toute raison gardée, Changement d’adresse fait brièvement davantage penser à Blake Edwards qu’à l’auteur des Contes moraux. Notamment dans une scène burlesque assez réussie où le professeur de cor se retrouve avec le bouton de sa veste coincé dans l’instrument, le tout devant sa jeune élève, bourgeoise timide et « coincée », elle aussi.
© SHELLAC
Il faut ajouter à cela un casting original pour ce film très bien écrit où l’on découvre des comédiens convaincants, Frédérique Bel (accessoirement la blonde de « la Minute Blonde » de Canal Plus ), et Dany Brillant (dans le rôle d’un dragueur professionnel pris à son propre piège) face à la fausse débutante Fanny Valette (nominée pour le César du meilleur espoir féminin pour La Petite Jérusalem de Karin Albou) dans un rôle mutique quelque peu ingrat mais très impressionnante, genre Johnny Depp au féminin. Emmanuel Mouret, acteur, quant à lui, nous propose un cocktail improbable : 15% de Peter Sellers (pour la maladresse et le malaise), un Fernandel light à 40% (pour le physique et l’accent), 20% de Bourvil (pour la naïveté pathologique) et 25% d’Antoine Doinel (pour l’écharpe et la mèche). L’acteur-réalisateur porte la plus grande partie du film sur ses épaules et s’en tire plutôt très bien de ce côté-là . Le film conte l’histoire de David (Emmanuel Mouret), professeur de cor, qui partage l’appartement de Anne (Frédérique Bel), jeune femme très à l’aise, dans son corps, et gentille fille dans le fond. Anne aime le mystérieux Gabriel, qu’on ne verra jamais, et David est amoureux de sa jeune et placide élève Julia (Fanny Valette) qui sous les yeux de David succombera aux assauts de Julien, dragueur quarantenaire (Dany Brillant).
Si les personnages volontairement stéréotypés entraînent quelque peu le scénario vers des chemins parfois un peu trop prévisibles, cette attente non-déjouée participe au plaisir indéniable que procure le film. Cette réserve formulée, c’est sans aucune nostalgie et libéré de tout complexe, que Changement d’adresse explore le registre délicat de la comédie sentimentale, genre dont les réussites récentes (mis à part Gentille de Sophie Fillières) sont à chercher outre-atlantique avec Terrain d’entente des frères Farrelly ou 40 ans, toujours puceau de Judd Apatow.
Nicolas Richard
Le site officiel ; L’Ă©quipe ; Les photos
Critique : Le Monde
[Critique] “Paris je t’aime”, un film collectif
ActualitĂ©s, Festival de Cannes 2006, Critique, Un Certain Regard 2006, Paris je t'aime - le 21 juin 2006 à 13h01
Paris je t’aime sort enfin en salles, au terme d’une production très longue, bricolée du début jusqu’à la fin, et longtemps incertaine. C’est dire que le film est le résultat d’une volonté de fer, d’un désir de mener à bien un projet, de défendre une idée. Mais quelle idée au juste ? Celle d’une fresque amoureuse à Paris ? D’histoires signées par de grand noms dans des lieux déjà saturés de romantisme et d’aventures ? En gros oui. L’idée, c’est donc ça, vendre clé en main une sorte de programme qui par sa nature même s’impose au monde entier : destination Paris, avec de belles images et de belles histoires. Destination Paris, vous allez voir du paysage, vous allez voir des têtes, vous allez voir des aventures. Paris je t’aime s’envisage donc essentiellement comme un programme touristique. Et autant dire que le tour, une fois le billet acheté, se fait à cent à l’heure : les histoires s’empilent les unes sur les autres, s’achèvent aussi vite qu’elles ont commencé, sans qu’on prenne vraiment le temps de goûter à l’aventure, d’en cerner toute la mesure. On voit tout, mais rien n’a véritablement de saveur – pas le temps, pas de goût – du coup on ne voit rien, ou plus. Forcément on s’ennuie. On regarde entre les histoires, un peu comme dans un bus pour aller d’un point à un autre, on perd son regard dans le vague, en s’arrêtant sur des détails qui, l’instant d’après, n’ont plus d’importance. Le programme mentait, nous vendait ce qu’on imaginait, ce qu’on voulait imaginer, mais le film lui n’est ni inspiré, ni même imaginatif.
                                           
Restent, au-delà des histoires incompréhensibles (le Christopher Doyle), des films laids et ridicules (Le Vincenzo Natali n’est pas mal dans le genre), des acteurs qui, un peu perdus dans ce grand flot d’histoires courtes, tiennent bon. C’est d’ailleurs étonnant de voir à quel point, quand tout s’effondre – les images qu’on accélère comme pour mieux raconter (Tom Tykwer), des scénarios quasi inexistants qui s’affalent d’eux-mêmes (Alfonso Cuaron) – eux seuls demeurent. Ben Gazzara et Gena Rowlands (dans le beau Quartier Latin de Frédéric Auburtin et Gérard Depardieu), Juliette Binoche (dont le jeu introduit une vraie rupture dans le film, à tel point elle habite le plan et parvient à toucher), Steve Buscemi et enfin Maggie Gyllenhaal qui donne toujours cette impression de mollesse, de douceur et de tristesse (dans le film d’Assayas, habile et très tenu). Quand tout s’effondre reste le jeu, des corps qui n’ont besoin de rien finalement pour exister (pas même de leur légende), qui se contentent d’être dans le plan et de jouer le jeu.
Matthieu
Infos, photos : Paris je t’aime, le wiki (synopsis et crĂ©dits) ; Nathalie Portman
Critiques : Libération ; Le Monde (sur la sortie mouvementée du film) ; Telerama
[VidĂ©o] Entretien avec Jean-Charles Fitoussi Ă l’occasion de la projection de son dernier film Ă la CinĂ©mathèque 1/4
ActualitĂ©s, Interview, Festival de Cannes 2006, RĂ©alisateur, Critique, Film de poche, VidĂ©o, InĂ©dit, Nocturnes pour le roi de Rome, Jean-Charles Fitoussi - le 10 juin 2006 à 21h09
Nocturnes pour le roi de Rome a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© dans le cadre du festival Pocket films avec un Nokia 6630. Il s’agit du premier long-mĂ©trage rĂ©alisĂ© avec un tĂ©lĂ©phone portable.
Auteur de plusieurs courts-mĂ©trages, notamment Le Dieu Saturne et d’un long-mĂ©trage remarquĂ© Les jours oĂą je n’existe pas, Jean-Charles Fitoussi signe avec Nocturnes son premier film en vidĂ©o. Il revient dans cet entretien sur les particularitĂ©s de l’image obtenue avec le tĂ©lĂ©phone mobile, sur ses paradoxes et ce qu’elle induit en terme de mĂ©thode de crĂ©ation et de production.
Au fil du dialogue s’esquisse la possibilitĂ© de faire des films autrement, sans plans prĂ©-Ă©tablis et pour tout dire avec les moyens du bord. Mais des films qui tiennent le coup, qui comme celui de Jean-Charles Fitoussi attestent d’une rĂ©elle ambition et d’un rĂ©el appĂ©tit pour ces images brutes et primitives. Ce film montre la voie, tout simplement. C’est la raison pour laquelle il nous paraĂ®t utile de revenir sur lui, sur son histoire et ses conditions de crĂ©ation, de manière Ă mieux cerner les possibilitĂ©s d’un cinĂ©ma de poche. Pas un cinĂ©ma gadget mais un cinĂ©ma bricolĂ©, improvisĂ© du dĂ©but Ă la fin, avec des images du quotidien et de l’intime, des images proches, Ă portĂ©e de la main ou plutĂ´t engendrĂ©es par et dans la main. C’est le retour au geste initial, Ă l’immĂ©diatetĂ© du mouvement de la main et de l’oeil. La main de l’oeil, c’est ça l’idĂ©e.
Matthieu
NOCTURNES POUR LE ROI DE ROME de Jean-Charles Fitoussi (1h17)
lundi 12 juin à 19h30 salle Franju, Cinémathèque Française, 51 rue de Bercy, Paris 12
SYNOPSIS : Un vieux compositeur allemand est reçu à Rome, appelé par le roi pour lui composer huit nocturnes. Mais le souvenir de sa femme morte dans cette ville des années auparavant, auquel s’ajoutent les fantômes de la guerre pendant laquelle il naquit, l’empêchent de composer quoi que soit. Il voit maintenant que la Ville éternelle aura été sa dernière destination sur cette terre, le visage de sa femme bien-aimée et la musique de Mozart, les dernières joies de sa vie - qu’il a tant aimée malgré les intempéries.
Les critiques :
Le Monde ; Variety ; Fluctuat ; Films de poche ; Cinelogs ; Cinelogs (anglais)
Retrouvez le programme de la retrospective des films de la Semaine de la critique
…et toutes les interviews, vidĂ©os et articles consacrĂ©s Ă Jean-Charles Fitoussi sur Cinelogs.
[Vidéo] Présentation de Talents Cannes 2006 et rencontre avec Djédjé Apali
Interview, Festival de Cannes 2006, VidĂ©o, InĂ©dit, Adami, Talents Cannes 2006 - le 9 juin 2006 à 12h12
Parrainage :
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