[VidĂ©o & Critique] Montag, d’Ulrich Köhler : leçon de style
ActualitĂ©s, Critique, VidĂ©o, DĂ©bat, Paris Cinema 2006, Cinema allemand, Festival de Berlin 2006, Forum des images, Ulrich Köhler - le 3 juillet 2006 à 12h12
Hier soir j’ai vu Montag d’Ulrich Köhler et je vous propose de suivre ici en vidĂ©o le dĂ©bat qui a suivi sa projection dans le cadre du Festival Paris CinĂ©ma.
J’ai aimĂ© Montag, j’ai mĂŞme voulu l’aimer. D’abord pour son silence et la grande Ă©conomie qu’il fait Ă la fois des dialogues et de la musique, toujours utilisĂ©e avec parcimonie. Ensuite pour son corps, je veux dire pour l’Ă©paisseur de ses couleurs, l’immanence de ses personnages, l’impĂ©nĂ©trabilitĂ© de ses obscuritĂ©s et de ses brumes. Ulrich Köhler inscrit chacun de ses plans dans un lieu, un temps, une humeur qui Ă©chappent constamment Ă la narration et invitent Ă la digression : dans le noir on se demande, oĂą va-t-elle ? Que pense-t-elle ? On erre aussi. Mais on se dit c’est beau, que l’errance de cette femme - mĂŞme si elle n’est pas neuve et hante toute l’histoire du cinĂ©ma moderne - cette errance-lĂ est belle. Mieux, on la comprend. Peut-ĂŞtre parce qu’on est europĂ©en, et qu’on a la tĂŞte remplie de ces films oĂą les personnages sous-jouent leur mal-ĂŞtre, sourient du bout des lèvres et toujours achoppent dans leur histoire sur un irrĂ©mĂ©diable Ă©chec. De La Notte Ă Ascenseur pour l’Ă©chaffaud (toujours Jeanne Moreau). Mais surtout La Notte, pour son sens du silence saturĂ© et son amour des lieux habitĂ©s : forĂŞts ou building, building dans la forĂŞt. La bonne synthèse. Dans Montag la camĂ©ra coule avec pas mal de classe, traĂ®ne sa mĂ©lancolie sourde en l’enrobant de couleurs, de petits airs mĂ©chants, de blagues et de frustrations. Et rien ne transpire l’effort, l’intention, ni mĂŞme la construction (indice 1 - au moins une chose qui sĂ©pare cette prĂ©tendue nouvelle vague allemande d’un certain cinĂ©ma français).
C’est qu’il n’est pas possible de faire un tel film sans faire montre d’un grand style. Il ne suffit pas (indice 2 pour un cinĂ©ma allemand) de reprendre les mĂŞmes ingrĂ©dients (la jeune famille bourgeoise, du doute et de l’adultère) pour forcĂ©ment faire un bon film, subtil et comme on dit enlevĂ©. ll faut inspirer. C’est simple dit comme ça, et il faut se creuser la tĂŞte pour savoir exactement pourquoi on veut aimer le film, pourquoi il nous touche finalement au-delĂ de ses imperfections. Moi je ne sais pas, je tente l’inventaire, histoire de faire le point :
1. Les sĂ©quences du dĂ©but dans l’obscuritĂ© : la femme quitte le domicile conjugal et s’en va rĂ©cupĂ©rer sa fille chez les grands-parents. Mais elle n’y va pas, elle s’arrĂŞte devant puis poursuit sa route. Tout ça dans le noir. Si bien qu’on est un peu perdu, mais que cette perte n’a rien d’inquiĂ©tant. C’est une pause mais pas un temps mort. On entre de plein pied dans la matière du film, qui s’amuse comme ça Ă nous balader et nous laisser sans repère. Ce qui arrange bien et donne au film un cĂ´tĂ© non pas mystĂ©rieux mais intime. Et lĂ dans cette obscuritĂ©, on est bien…
2. Cet hĂ´tel perdu dans la forĂŞt offre un huis clos idĂ©al Ă l’errance nocturne de l’hĂ©roĂŻne Ă©garĂ©e. Dès le premier plan, le bâtiment apparaĂ®t comme s’il s’agissait d’un personnage Ă part entière. Elle prend le tĂ©lĂ©phĂ©rique, jette un coup d’oeil sur sa gauche, et l’hĂ´tel est lĂ . Il la regarde. Il l’attend. Elle va le rejoindre c’est sĂ»r, juste le temps d’arriver en haut et de redescendre en vĂ©lo, pas mĂŞme le temps d’un plan Ă vrai dire, car l’instant d’après elle est au pied de l’hĂ´tel, elle s’avance dĂ©jĂ vers lui.
3. Alors l’hĂ´tel. Instant de grâce. Pas mal de scènes vĂ©ritablement improbables. Encore La Notte qui plane, habits de soirĂ©es, alcools, piscine, des hĂ´tes qu’on achète, des rencontres dans les couloirs et les chambres, bref une belle dose d’aventure. Au milieu de tout ça, un peu comme Arno dans Komma, Ili Nastase qu’on attendait pas lĂ . Qui fait sa demo de tennis, et puis le vieux charmeur dĂ©sabusĂ©. C’est cette stratĂ©gie du dĂ©tournement permanent qui sĂ©duit, toutes ces scènes improbables qui sont autant d’accidents de scĂ©nario savamment distillĂ©s. Petits et savoureux.
Aller c’est le grand reproche que je veux faire au film. La recette de l’achoppement, ou faire en sorte qu’à chaque fois l’histoire entre les personnages n’aille jamais au bout, soit déjà compromise avant même d’être commencée. Comme si cela ne valait pas la peine. C’est tellement systématique que ça tient de la recette, et à cet égard pour moi la dernière scène est de trop. On se dira génial la dernière scène – et d’ailleurs ça s’est dit, c’est fin et tout, je ne sais pas trop quoi d’autre. Mais non, c’est facile, facile de faire des trucs mous comme ça. De faire du coup un film bien tenu, ayant une belle gueule et un vrai caractère, mais d’un autre côté un peu mou. Bon je sais le film-symptôme, comme on faisait des films symptômes dans les années 60, un film malade sur une maladie contemporaine, douce, mélancolique, faite d’impuissance et de doute (Lost in translation en tête de gondole). Mais on peut dire aussi : film convenu, fait de ce qui traîne autour. Facile de dire ça mais c’est une impression qu’on a avec ces films allemands, tant ils se ressemblent finalement. Le sexe consommé, les petites tromperies, les grands doutes, les sacrifices, le renoncement, tout ça dans des huis clos, à la maison ou l’hôtel. On couche et découche, mais on pleure jamais. Pour ça il y a le silence, c’est plus poli et moins gênant.
Matthieu
Festival de La Rochelle ; Paris cinéma
[Critique] Sehnsucht de Valeska Grisebach : précis de mélancolie
ActualitĂ©s, Critique, Paris Cinema 2006, Festival de Berlin 2006, Forum des images, Rencontres du cinĂ©ma 2006 - le 30 juin 2006 à 18h06
PrĂ©sentĂ© dans le cadre des Rencontres du cinĂ©ma - la compĂ©tition officielle de Paris Cinema, Sehnsucht, deuxième film de Valeska Grisbach, retrace les aventures d’un homme tiraillĂ© entre sa femme et son amante. Ce qui peut paraĂ®tre bĂŞte, dit comme ça…
Toute la subtilitĂ© du film rĂ©side dans son traitement, dans la manière douce et gĂ©nĂ©reuse avec laquelle est, par exemple, filmĂ©e la rencontre avec l’amante ; car ce qui n’Ă©tait qu’un vulgaire adultère de campagne se transforme en une jolie rencontre oĂą deux personnes se dĂ©couvrent, sont fascinĂ©es l’une par l’autre, comme si c’Ă©tait la première fois. Et Dieu sait qu’il est difficile de filmer des premières fois, parce qu’il y a le souvenir, parce qu’il est plus grand que l’image.
Autre morceau de bravoure : filmer la confiance. Celle qui se donne, qui se cherche dans le regard de l’autre, se rĂ©clame ou se perd. Tout ça dans un regard qui varie selon les cas, change imperceptiblement d’air ou de destination. Il s’ancre dans celui de l’autre ou plonge dans le vide. Le film parle de toutes ces petites choses d’une façon attentive et, je le rĂ©pète ! douce. L’on ne s’attend pas au dĂ©but Ă tant de douceur de la part de ce film brut, rĂŞche, presque naturaliste. Un Bruno Dumont en douceur, moins implacable et plus attentif. Ici on va Ă©couter, pas illustrer, on va regarder comment les corps rĂ©agissent, comment ils hĂ©sitent, ce qui requiert non seulement de l’observation mais aussi une belle empathie. C’est certainement ça la pâte de ces nouveaux rĂ©alisateurs allemands : un regard prĂ©cis, presque scientifique, servi par une forme maĂ®trisĂ©e et une photo souvent froide. Sehnsucht prend le meilleur de cette tendance, sans pour autant verser dans le film tiède et habile. La mĂ©lancolie qui plane sur tout le film est tout sauf tiède. Elle est dure et tendre Ă la fois, pas trop complaisante, bref agrĂ©able et inspirante.
Critique (Arte)
Festival des Rencontres / Paris Cinema ; Festival de Brussel ; Festival de Berlin (pdf)
[Vidéo et critique] Lucy de Henner Winckler
ActualitĂ©s, Festival de Cannes 2006, Critique, Paris Cinema 2006, Festival de Berlin 2006, Forum des images, Rencontres du cinĂ©ma 2006 - le 29 juin 2006 à 18h06
Evacuons tout d’abord l’hypothèse d’une Nouvelle vague allemande, astuce promotionnelle trouvée par des distributeurs malins et réfutée par les réalisateurs eux-mêmes, qui ne se reconnaissent pas dans ce supposé «courant ». Toujours étonnante, cette propension (à la limite de la paresse intellectuelle) à apposer des étiquettes – et donc à circonscrire et amoindrir des champs esthétiques. On constate néanmoins une « embellie » depuis deux ou trois ans d’un cinéma allemand auteuriste, qui semble co-exister avec les grosses productions à la Goodbye Lénine ou The Edukators (fort heureusement, l’éprouvant épisode 90s Bagdad Café semble évacué !). L’essentiel - et c’est la bonne nouvelle - est le retour de l’Allemagne contemporaine dans nos mirettes, scrutée d’une manière souvent impressionniste et désenchantée par des réalisateurs aux alentours de la trentaine, tous abreuvés peu ou prou au même cursus mêlant écoles d’art, cinéma ou photographie, et portant sur leurs contemporains le même regard décillé et neuf.
Henner Winckler, découvert en 2002 par Voyage scolaire, propose avec Lucy un film appartenant à la liste déjà chargée des « portraits d’adolescente » (plutôt l’apanage du cinéma dit « social » britannique) et s’en sort plutôt bien. Lucy est le nom de l’enfant que Maggy, une post-ado intelligemment interprétée par la révélation Kim Schnitzer, a eu avec Mike, qu’elle quitte au tout début du film. De leur histoire, on ne saura rien, elle restera tout le temps hors champ, on sait juste que Lucy est le fruit de leurs amours hasardeuses ou, disons, mal négociées ! Le film s’inscrit d’emblée dans la chronique citadine, on suit cette jeune fille dans son quotidien, la crèche, sa mère (chez qui elle vit), ses copines : on est vite frappé par la manière très fine dont Winckler construit ses plans et filme son actrice au plus près, alternant les jeux de focale, créant ainsi une véritable empathie avec le personnage. L’esthétique développée ici s’apparente à un travail de photographie plasticienne, par l’utilisation de filtres et de dilution-flou (mise à l’écart ?) du réel, comme si le réalisateur voulait accentuer la solitude de son héroïne. Maggy se débrouille pour faire garder sa fille et rejoindre ses amies dans une boîte de nuit, où elle tombe sous le charme du serveur. Scène très réussie de la vie ordinaire des adolescents, les rituels de séduction, l’amour naissant. L’une des plus belles réussites du film est toutefois la dissection des rapports mère-fille : Maggy quitte le domicile de sa mère pour s’installer chez Gordon avec Lucy, et occasionne une crise profonde dans l’équilibre quasi domestique qui la lie à sa mère. Toutes les scènes réunissant la mère et la fille sont captées de manière très naturaliste et sans affect, sans privilégier tel ou tel point de vue mais on est saisi par la violence souterraine qui les lie/déchire. Ce cinéma qu’on nous soumet dans ces moments-là est de ceux qui marquent durablement, qui puise – toujours en creux - autant dans les puissances de la vie que du roman sous des atours très « réalistes ». Quelques bémols scénaristiques, cependant : on sent assez vite que l’installation de Maggy chez Gordon a quelque chose d’artificiel, puisque signifiant une fausse autonomie pour Maggy et que cela ne va pas tarder à ne plus tourner rond, argument narratif de la dernière partie du film, peut-être pas le plus réussi. Maggy renoue avec le père de Lucy de manière un peu trop inattendue, après que celui-ci se soit présenté à sa fête d’anniversaire, toujours amoureux d’elle. On aurait aimé un peu plus de trouvailles scénaristiques et de motivation (au sens classique de « motif d’agir ») chez des personnages certes en quête d’eux-mêmes, ce qui aurait peut-être évité cette fin très/trop ouverte, où, en définitive, Maggy se retrouve seule avec elle-même, sans qu’on sache trop bien quelle est la décision prise : rester avec Gordon, s’installer chez les parents de Mike ou revenir chez sa mère. Tout ceci laisse un petit goût d’inachevé, seul bémol d’un film modeste mais très ambitieux quant à ses intentions.
Lucy devrait sortir en France le 19 juillet.
Benoît Hické
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