[Vidéo & critique] Taxidermie, de György Pálfi
Actualités, Critique, Vidéo, Taxidermie, Bande-annonce, György Pálfi - le 8 septembre 2006 à 16h04
Taxidermie est une sorte de film-monstre, fondamentalement baroque, avec du sexe, de l’orgie, de l’horreur bref une image qui tend constamment du côté de la surenchère, qui ne se contente pas d’être brute mais aussi vulgaire, laide et choquante. Ce film n’a rien pour plaire et pourtant s’y dessine en filigrane les contours d’un discours fort et gonflé sur l’histoire de la Hongrie, de la Seconde guerre mondiale à l’ère post-soviétique. Sur trois générations, les hommes et leurs corps se tranforment : naissance dans la douleur et le fantasme, invention d’un homme nouveau qu’on goinfre à n’en plus pouvoir, et finalement évidement d’un corps non plus a réinventer mais à détruire. L’idéologie imprime sa marque sur un corps qui, pour avoir trop encaissé n’aspire plus qu’à la vacuité, au devenir-chose, comme s’il avait failli dans sa tâche, qu’être un homme était trop pour lui, trop dangereux en tout cas. Film-monstre, sur la monstruosité. Comme on dit un film très humain. Vous voyez. Comme la barbarie à visage humain. Le film-monstre c’est ça. C’est cette humanité-là , son bilan critique.
Autres sorties de la semaine : Le vent se lève de Ken Loach (palme d’or à Cannes) et Selon Charlie, de Nicole Garcia
[Critique & vidéo] Miami Vice (Deux flics à Miami), de Michael Mann
Actualités, Critique, Vidéo, Bande-annonce, Miami Vice, Michael Mann, Deux flics à Miami - le 20 août 2006 à 18h06
A la sortie de la salle, Jean-Baptiste Thoret, Nicole Brenez et autres spécialistes du cinéma de genre américain, louaient tous le dernier film de Michael Mann, propulsé blockbuster de l’été. Pas désagréable, long mais tendu, Miami Vice vaut surtout pour ses scènes d’action. Je me demandais déjà pendant le braquage de Heat comment les détonations pouvaient avoir un son si brutal, si proche. Tournées en HD, les images impressionnent, donnent à voir l’immédiateté de l’action et s’inscrivent à mi-chemin entre le reality show des polices américaines et le pur documentaire.
Le plus frappant, c’est la tendance qu’a Mann de faire de ses acteurs de vrais héros modernes, et ainsi de faire basculer son récit vers la tragédie antique. Dans une des dernières scènes, Gong Li, déifiée par un coucher de soleil, s’éloigne sur son bateau le cœur brisé. Colin Farrell rentre quant à lui à l’hôpital pour y retrouver ses proches, retour au foyer attendu, plan très fordien qui vient conclure le film.
Le point le plus faible reste la relation sentimentale entre ces deux-là . Quand Gong Li en femme d’affaires mafieuse finit par céder comme une collégienne au charme de Colin Farrell, on n’y croit tout simplement pas. Il faut alors fermer les yeux sur leur idylle grotesque, pour apprécier ce film finalement très enlevé.
Mikael Gaudin-Lech
[Critique & vidéo] Pirates des Caraïbes 2, pirates d’eau douce
Actualités, Critique, Vidéo, Gore Verbinski, Disney - le 4 août 2006 à 11h11
Ca y est, je m’y suis collé ! La première tentative, hier, n’avait pourtant pas été fructueuse pour la simple raison que les deux salles d’Odéon étaient complètes. Vous savez combien je suis consciencieux et zélé, j’y suis donc retourné aujourd’hui, me disant que ce serait - au pire - un moment divertissant.
Bilan des courses ? Un pirate légèrement efféminé, une jeune aventurière déguisée en moussaillon, monsieur Pieuvre, monsieur Requin, monsieur Bernard-l’hermite, j’en passe et des meilleures. Tout ce petit monde se côtoie joyeusement, se chamaille et se reconcilie dans un même élan. On ne croit jamais trop à l’histoire. Tout paraît si grotesque que les personnages eux-mêmes font mine d’en rire. Pirates des Caraïbes est une fable tout droit sortie d’une tête de Disney qui s’est dit : on met de côté Peter Pan, mais on garde Capitaine Crochet, on met deux trois bestioles qui font un peu peur, un anti-héros un peu décalé, un méchant, un belle, et le tour est joué.
Ensuite la petite tête de Disney va voir Gore Verbinski (le réalisateur) et lui demande d’en tirer un truc sympa, avec des blagues, de l’aventure, etc. Gore se dit que, tant qu’à faire, il n’est pas à un pirate près. Il en a déjà signé un, et n’est pas mécontent d’en faire deux autres puisqu’après tout, ça marche ! D’un autre côté il se dit que ces histoires de Pirates, plus personnes n’y croit. Alors malin qu’il est, il se dit que ses pirates non plus ne croiront plus en rien : il invente… des pirates nihilistes, et échaffaude autour d’eux des thèses complétement post-modernes élaborées dans un esprit docte et malin !
Alors voilà , l’idée c’est que le Pirate (Johnny) est gay, que la fille (Keira) est lesbienne, qu’entre les deux ça chauffe un peu, elle aime la femme en lui, et lui l’homme en elle. C’est de la Queer theory pure et simple, et ça marche super bien ! Keira est libérée juste avant le mariage, libre du coup d’échapper aux conventions, de ranimer son côté sauvage ! Et Johnny l’attend, il n’en peut plus de brasser l’air avec ses mains, de jouer au junky gay un peu paumé, mais quand même génial. Le petit Orlando dans tout ça ne comprend rien à rien, lui qui en était resté à Chrétien de Troyes, à agiter son épée dans tous les sens et à se dire prêt à tout pour sauver sa belle. Trop con le mec ! Pendant ce temps, les deux autres se font les yeux doux, enfin façon de parler, ils se font des coups tordus, mais c’est bien leur style, c’est ça qu’ils aiment. Faire les pirates !
Et Gore ne s’arrête pas en si bon chemin. Revisitant allègrement tout un pan de la littérature fantastique, il démontre au passage une belle faculté de synthèse. Capitaine Nemo revu façon Monsieur-Pieuvre-Capitaine-des-mers s’épuise sur une orgue - c’est 20 000 lieues sous les mers qui se mort la queue, le maître et la créature réunis en un seul être. Le Trickster à Hollywood a de beaux jours devant lui. Tout ramène finalement à une petite mythologie de pacotille, avec sa grande tribu de gueules de poissons, ses héros à deux faces, et ses méchants univoques.
Le film est définitivement trop ennuyeux pour qu’on en dise davantage. Cela suffit comme ça. Quittons-nous sur ces quelques phrases extraites des Travailleurs de la Mer, qui mettront tout le monde d’accord et me dispenseront de commenter le misérable face à face entre Johnny et la pieuvre sur lequel se clôt pratiquement Pirates 2 :
“Brusquement une large viscuosité ronde et plate sortit de dessous la crevasse. C’était le centre ; les cinq lanières s’y rattachaient comme des rayons à un moyeu ; on distinguait au côté de ce disque immonde le commencement de trois autres tentacules, restés sous l’enfoncement du rocher. Au milieu de cette viscosité il y avait deux yeux qui regardaient.
Ces yeux voyaient Gilliatt.
Gilliatt reconnut la pieuvre.”Victor Hugo, 1866
La meilleure réponse à une image travestie restera toujours l’imagination.
Matthieu
[Critique] La Raison du plus faible, de Lucas Belvaux
Actualités, Critique, La Raison du plus faible, Lucas Belvaux - le 19 juillet 2006 à 22h10
Il y a un malentendu autour du film. Lucas Belveaux l’a écrit et réalisé, mais il s’est aussi donné le premier rôle, bien que l’affiche et le générique mettent plus en avant Natacha Régnier et Eric Caravaca. Petite supercherie sur laquelle il faut passer, le personnage joué par Belvaux ouvrant et fermant son film.
La dernière demie-heure en présente son agonie, interminable, et dévoile la véritable visée du film : un sujet « à thème », du cinéma social si l’on veut, qui est en fait un écrin pour son acteur-cinéaste. Cette conclusion, complaisante, vient en partie gâter la bonne impression générale laissée par le film. Surtout, elle met en doute la pertinence de la narration éclatée, mode sous lequel se déroule le film. A la fin, ces personnages, on s’en fiche un peu- si ce n’est Caravaca, vrai spécimen sociologique, mais pour le coup touchant. Pourtant, il y a quelque chose, peut-être dans le Scope qui prend bien, le rythme jazz nonchalant, la façon de cadrer cette ville de l’intérieur, d’en capter l’âme, le cœur (Dumont le fait, aussi, mais mieux).
Probable que ce soit insuffisant pour captiver vraiment. Mais le choix que fait Belvaux de tourner un polar est plaisant. La mécanique, nette, précise. Trop : vers la fin, le temps est long. Il manque cette sauvagerie, cette brutalité, bref cette folie qui aurait pu transformer le calme plat du film en passions, l’apathie de cette histoire en intensité. Et puis le titre, bien entendu, nous remet Fassbinder en tête, et soudain Belvaux, juste mais sage, perd en crédibilité. Il aurait fallu plus de mélodrame et de chair pour que son film nous agrippe vraiment.
Mikael Gaudin-Lech
[Critique] Pour aller au ciel il faut mourir, de Jamshed Usmonov
Actualités, Festival de Cannes 2006, Critique, Compétition officielle Cannes 2006, Un Certain Regard 2006, Paris Cinema 2006, Jamshed Usmonov, Pour aller au ciel il faut mourir - le 11 juillet 2006 à 14h02
Il y a deux ans aux Rencontres, Koktebel, fort et âpre, avait séduit.
Pour aller au ciel il faut mourir part moins dans une stylisation, type Le Retour, mais déploie d’autres qualités, une absence d’effets, une économie de la parole, une simplicité du cadre, qui en font un film plaisant, à défaut d’être émouvant.
L’argument du film en vaut un autre : un jeune type n’arrive pas à coucher avec son épouse, il part en voyage pour trouver une autre partenaire sexuelle, en attendant. Les petits riens, gestes infimes, jeux de regard, font le succès - discret - du film. Lorsque le mec suit une femme dans un train, une femme qui lui plaît. Assis au bar, il ne la regarde plus, alors la femme le jauge d’un coup d’œil. Par des touches comme celles-ci, justes et minuscules, Usmonov gagne son film.
Pendant une surprenante demi-heure, on ne suit rien d’autre que les déambulations silencieuses du jeune héros qui cherche une femme. D’un cimetière à une salle de ping-pong, d’un tatami au ballet des autobus, la caméra suit ses attentes, ses espoirs et ses déceptions, autant de micro-évènements qui passionnent jusqu’à la rencontre avec Dinara Droukarova, qu’on a plaisir à retrouver ici.
Toutes les séquences avec le bandit virent au polar, instaurent quelque chose d’autre, un climat, un mystère, une tension. En soi c’est un peu faible, mais le parti-pris de mise en scène s’impose de lui-même et convainc finalement. La caméra, proche et secrète, épouse l’intériorité massive du héros, s’attache en gros plan et sans profondeur de champ à son visage granitique, comme lorsqu’il rebrousse chemin, on reste sur lui, et c’est le virage du bateau qui exprime le basculement de la scène. En fait, c’est la confiance que Djamshed Usmonov porte dans la grandeur du visage de son acteur qui lui fait réussir son film.
Mikael Gaudin-Lech
Sortie le 4 octobre 2006
[Critique] La science des rêves, de Michel Gondry
Actualités, Critique, Vidéo, Paris Cinema 2006, Forum des images, Rencontres du cinéma 2006, Michel Gondry, La Science des Rêves, Bande-annonce - le 4 juillet 2006 à 16h04
Est-il possible de formuler un avis esthétique, d’émettre une opinion articulée et rationnelle sur un rêve ? Le rêve, c’est cette machine à fantasmes et parfois délires interprétatifs, cet ouvroir de désirs autant que de retours à soi, ces tréfonds qui nous soutiennent ou nous plongent dans la plus étrange perplexité. Si on part du postulat que La science des rêves est un gigantesque rêve éveillé, généré par l’étourdissant jeu de Mécano qu’est le cerveau de Michel Gondry, qu’en penser ? Essayons…
Le personnage interprété par Charlotte Gainsbourg, formidable en bricoleuse-rêveuse, dit à un moment que le hasard - et donc le rêve - est ce qu’il y a de plus difficile à reconstituer. C’est ce qu’on se dit tout au long de ce film qui n’a pourtant rien du bricolage improvisé mais tient bien du projet raisonné et souvent ambitieux dans sa forme, à défaut de nous proposer une histoire suffisamment charnue. En effet, Gondry nous soumet ici un trip assez longuet, qui accuse parfois de conséquentes baisses de rythmes. Le personnage de Stéphane (Gabriel Garcia Bernal) est une incarnation limpide de Gondry, sorte de personnage lunaire, tout à la fois égaré dans le monde des adultes mais bien déterminé à aller au bout de ce que son imagination lui dicte. Il tombe amoureux de sa voisine mais se perd dans l’indécision, ce qui complique évidemment les choses et suscite les multiples chicanes du scénario. L’histoire du film est universelle, vieille comme le monde, mais on sait bien que le cinéma n’est que la réinvention permanente de thèmes usés jusqu’à la corde. Mais, à l’inverse d’Eternal Sunshine Of The Spotless Mind, l’histoire sert ici de prétexte à de fréquentes envolées fantasmatiques, en est le véhicule (pretexte ou véhicule ?). C’est là que le bât blesse un peu : Charlie Kaufman avait su construire un univers narratif au sein duquel Gondry se coulait avec subtilité, trouvant dans Jim Carrey un surprenant alter ego. Mais le brio technique ne l’emportait pas, on restait sur une ligne de flottaison équilibrée entre cette histoire d’effacement de souvenirs amoureux (sous forme d’un génial puzzle) et les effets spéciaux. Dans La science des rêves, c’est précisément l’inverse : la trame est plutôt ténue - parfois même tirée par les cheveux - les scènes dites de « prise de vue réelle » opérant comme lances de rampement aux scènes de fantasmes, rêves, cauchemars, jeu, le tout en direct sur Stéphane TV ! Ce plateau de télévision en coquilles d’oeufs, n’est-ce pas finalement le tribut que Gondry paie à ce joyeux terrain d’expérimentations que fut pour lui le vidéo clip ? D’ailleurs, qui connaît bien ses travaux antérieurs aura parfois l’impression d’une gigantesque compilation des meilleurs effets spéciaux bricolés pour imaginer les White Stripes (clip) ou dans une moindre mesure Björk (clip). Pour les aficionados, on conseillera d’ailleurs les bonus du DVD The Work Of Director (2003), où le réalisateur explique ses méthodes de travail, plus proches de l’animation dite classique (trucages, ombres, illusion d’optique, surimpression) que des manipulations numériques contemporaines, ce qui rend son cinéma plastiquement passionnant. Dans La science des rêves, c’est comme si Gondry tombait dans l’impasse qu’il avait su éviter (ou limiter) dans son film précédent. On pourrait alors se demander ce qui différencie, au fond, Michel Gondry de Jean-Pierre Jeunet, Stéphane d’Amélie, les trucs déclinés dans des vidéo clips réussis de gimmicks déclinés en courts puis en longs métrages ? C’est cette fameuse distanciation vis-à -vis du réel qui trouble le plus, et qui, à la longue, crée un malaise. Comment s’identifier à un personnage tellement peu en phase avec ce qui l’entoure, et au final guère sympathique ? Côté casting, Gabriel Garcia Bernal est plutôt convaincant en doux ahuri velléitaire et un peu bêta (attention cependant à ne pas voir le film en VF, comme lors de l’éprouvante séance de Paris Cinéma). Les personnages secondaires, menés par un Chabat en roue libre (Miou-Miou se demande ce qu’elle fait là , Emma de Caunes disparaît très vite) ne nous aident pas davantage à nous investir dans une histoire écrite à la va-vite (par Gondry himself, plus doué pour les trouvailles formelles que pour la narration, l’articulation de scènes, la progression).
Bref, La science des rêves est un bel objet décoratif, très bien fichu, mais un peu décevant pour un retour au pays…
Benoît Hické
[Vidéo & Critique] Montag, d’Ulrich Köhler : leçon de style
Actualités, Critique, Vidéo, Débat, Paris Cinema 2006, Cinema allemand, Festival de Berlin 2006, Forum des images, Ulrich Köhler - le 3 juillet 2006 à 12h12
Hier soir j’ai vu Montag d’Ulrich Köhler et je vous propose de suivre ici en vidéo le débat qui a suivi sa projection dans le cadre du Festival Paris Cinéma.
J’ai aimé Montag, j’ai même voulu l’aimer. D’abord pour son silence et la grande économie qu’il fait à la fois des dialogues et de la musique, toujours utilisée avec parcimonie. Ensuite pour son corps, je veux dire pour l’épaisseur de ses couleurs, l’immanence de ses personnages, l’impénétrabilité de ses obscurités et de ses brumes. Ulrich Köhler inscrit chacun de ses plans dans un lieu, un temps, une humeur qui échappent constamment à la narration et invitent à la digression : dans le noir on se demande, où va-t-elle ? Que pense-t-elle ? On erre aussi. Mais on se dit c’est beau, que l’errance de cette femme - même si elle n’est pas neuve et hante toute l’histoire du cinéma moderne - cette errance-là est belle. Mieux, on la comprend. Peut-être parce qu’on est européen, et qu’on a la tête remplie de ces films où les personnages sous-jouent leur mal-être, sourient du bout des lèvres et toujours achoppent dans leur histoire sur un irrémédiable échec. De La Notte à Ascenseur pour l’échaffaud (toujours Jeanne Moreau). Mais surtout La Notte, pour son sens du silence saturé et son amour des lieux habités : forêts ou building, building dans la forêt. La bonne synthèse. Dans Montag la caméra coule avec pas mal de classe, traîne sa mélancolie sourde en l’enrobant de couleurs, de petits airs méchants, de blagues et de frustrations. Et rien ne transpire l’effort, l’intention, ni même la construction (indice 1 - au moins une chose qui sépare cette prétendue nouvelle vague allemande d’un certain cinéma français).
C’est qu’il n’est pas possible de faire un tel film sans faire montre d’un grand style. Il ne suffit pas (indice 2 pour un cinéma allemand) de reprendre les mêmes ingrédients (la jeune famille bourgeoise, du doute et de l’adultère) pour forcément faire un bon film, subtil et comme on dit enlevé. ll faut inspirer. C’est simple dit comme ça, et il faut se creuser la tête pour savoir exactement pourquoi on veut aimer le film, pourquoi il nous touche finalement au-delà de ses imperfections. Moi je ne sais pas, je tente l’inventaire, histoire de faire le point :
1. Les séquences du début dans l’obscurité : la femme quitte le domicile conjugal et s’en va récupérer sa fille chez les grands-parents. Mais elle n’y va pas, elle s’arrête devant puis poursuit sa route. Tout ça dans le noir. Si bien qu’on est un peu perdu, mais que cette perte n’a rien d’inquiétant. C’est une pause mais pas un temps mort. On entre de plein pied dans la matière du film, qui s’amuse comme ça à nous balader et nous laisser sans repère. Ce qui arrange bien et donne au film un côté non pas mystérieux mais intime. Et là dans cette obscurité, on est bien…
2. Cet hôtel perdu dans la forêt offre un huis clos idéal à l’errance nocturne de l’héroïne égarée. Dès le premier plan, le bâtiment apparaît comme s’il s’agissait d’un personnage à part entière. Elle prend le téléphérique, jette un coup d’oeil sur sa gauche, et l’hôtel est là . Il la regarde. Il l’attend. Elle va le rejoindre c’est sûr, juste le temps d’arriver en haut et de redescendre en vélo, pas même le temps d’un plan à vrai dire, car l’instant d’après elle est au pied de l’hôtel, elle s’avance déjà vers lui.
3. Alors l’hôtel. Instant de grâce. Pas mal de scènes véritablement improbables. Encore La Notte qui plane, habits de soirées, alcools, piscine, des hôtes qu’on achète, des rencontres dans les couloirs et les chambres, bref une belle dose d’aventure. Au milieu de tout ça, un peu comme Arno dans Komma, Ili Nastase qu’on attendait pas là . Qui fait sa demo de tennis, et puis le vieux charmeur désabusé. C’est cette stratégie du détournement permanent qui séduit, toutes ces scènes improbables qui sont autant d’accidents de scénario savamment distillés. Petits et savoureux.
Aller c’est le grand reproche que je veux faire au film. La recette de l’achoppement, ou faire en sorte qu’à chaque fois l’histoire entre les personnages n’aille jamais au bout, soit déjà compromise avant même d’être commencée. Comme si cela ne valait pas la peine. C’est tellement systématique que ça tient de la recette, et à cet égard pour moi la dernière scène est de trop. On se dira génial la dernière scène – et d’ailleurs ça s’est dit, c’est fin et tout, je ne sais pas trop quoi d’autre. Mais non, c’est facile, facile de faire des trucs mous comme ça. De faire du coup un film bien tenu, ayant une belle gueule et un vrai caractère, mais d’un autre côté un peu mou. Bon je sais le film-symptôme, comme on faisait des films symptômes dans les années 60, un film malade sur une maladie contemporaine, douce, mélancolique, faite d’impuissance et de doute (Lost in translation en tête de gondole). Mais on peut dire aussi : film convenu, fait de ce qui traîne autour. Facile de dire ça mais c’est une impression qu’on a avec ces films allemands, tant ils se ressemblent finalement. Le sexe consommé, les petites tromperies, les grands doutes, les sacrifices, le renoncement, tout ça dans des huis clos, à la maison ou l’hôtel. On couche et découche, mais on pleure jamais. Pour ça il y a le silence, c’est plus poli et moins gênant.
Matthieu
Festival de La Rochelle ; Paris cinéma
[Critique] Sehnsucht de Valeska Grisebach : précis de mélancolie
Actualités, Critique, Paris Cinema 2006, Festival de Berlin 2006, Forum des images, Rencontres du cinéma 2006 - le 30 juin 2006 à 18h06
Présenté dans le cadre des Rencontres du cinéma - la compétition officielle de Paris Cinema, Sehnsucht, deuxième film de Valeska Grisbach, retrace les aventures d’un homme tiraillé entre sa femme et son amante. Ce qui peut paraître bête, dit comme ça…
Toute la subtilité du film réside dans son traitement, dans la manière douce et généreuse avec laquelle est, par exemple, filmée la rencontre avec l’amante ; car ce qui n’était qu’un vulgaire adultère de campagne se transforme en une jolie rencontre où deux personnes se découvrent, sont fascinées l’une par l’autre, comme si c’était la première fois. Et Dieu sait qu’il est difficile de filmer des premières fois, parce qu’il y a le souvenir, parce qu’il est plus grand que l’image.
Autre morceau de bravoure : filmer la confiance. Celle qui se donne, qui se cherche dans le regard de l’autre, se réclame ou se perd. Tout ça dans un regard qui varie selon les cas, change imperceptiblement d’air ou de destination. Il s’ancre dans celui de l’autre ou plonge dans le vide. Le film parle de toutes ces petites choses d’une façon attentive et, je le répète ! douce. L’on ne s’attend pas au début à tant de douceur de la part de ce film brut, rêche, presque naturaliste. Un Bruno Dumont en douceur, moins implacable et plus attentif. Ici on va écouter, pas illustrer, on va regarder comment les corps réagissent, comment ils hésitent, ce qui requiert non seulement de l’observation mais aussi une belle empathie. C’est certainement ça la pâte de ces nouveaux réalisateurs allemands : un regard précis, presque scientifique, servi par une forme maîtrisée et une photo souvent froide. Sehnsucht prend le meilleur de cette tendance, sans pour autant verser dans le film tiède et habile. La mélancolie qui plane sur tout le film est tout sauf tiède. Elle est dure et tendre à la fois, pas trop complaisante, bref agréable et inspirante.
Critique (Arte)
Festival des Rencontres / Paris Cinema ; Festival de Brussel ; Festival de Berlin (pdf)
[Vidéo et critique] Lucy de Henner Winckler
Actualités, Festival de Cannes 2006, Critique, Paris Cinema 2006, Festival de Berlin 2006, Forum des images, Rencontres du cinéma 2006 - le 29 juin 2006 à 18h06
Evacuons tout d’abord l’hypothèse d’une Nouvelle vague allemande, astuce promotionnelle trouvée par des distributeurs malins et réfutée par les réalisateurs eux-mêmes, qui ne se reconnaissent pas dans ce supposé «courant ». Toujours étonnante, cette propension (à la limite de la paresse intellectuelle) à apposer des étiquettes – et donc à circonscrire et amoindrir des champs esthétiques. On constate néanmoins une « embellie » depuis deux ou trois ans d’un cinéma allemand auteuriste, qui semble co-exister avec les grosses productions à la Goodbye Lénine ou The Edukators (fort heureusement, l’éprouvant épisode 90s Bagdad Café semble évacué !). L’essentiel - et c’est la bonne nouvelle - est le retour de l’Allemagne contemporaine dans nos mirettes, scrutée d’une manière souvent impressionniste et désenchantée par des réalisateurs aux alentours de la trentaine, tous abreuvés peu ou prou au même cursus mêlant écoles d’art, cinéma ou photographie, et portant sur leurs contemporains le même regard décillé et neuf.
Henner Winckler, découvert en 2002 par Voyage scolaire, propose avec Lucy un film appartenant à la liste déjà chargée des « portraits d’adolescente » (plutôt l’apanage du cinéma dit « social » britannique) et s’en sort plutôt bien. Lucy est le nom de l’enfant que Maggy, une post-ado intelligemment interprétée par la révélation Kim Schnitzer, a eu avec Mike, qu’elle quitte au tout début du film. De leur histoire, on ne saura rien, elle restera tout le temps hors champ, on sait juste que Lucy est le fruit de leurs amours hasardeuses ou, disons, mal négociées ! Le film s’inscrit d’emblée dans la chronique citadine, on suit cette jeune fille dans son quotidien, la crèche, sa mère (chez qui elle vit), ses copines : on est vite frappé par la manière très fine dont Winckler construit ses plans et filme son actrice au plus près, alternant les jeux de focale, créant ainsi une véritable empathie avec le personnage. L’esthétique développée ici s’apparente à un travail de photographie plasticienne, par l’utilisation de filtres et de dilution-flou (mise à l’écart ?) du réel, comme si le réalisateur voulait accentuer la solitude de son héroïne. Maggy se débrouille pour faire garder sa fille et rejoindre ses amies dans une boîte de nuit, où elle tombe sous le charme du serveur. Scène très réussie de la vie ordinaire des adolescents, les rituels de séduction, l’amour naissant. L’une des plus belles réussites du film est toutefois la dissection des rapports mère-fille : Maggy quitte le domicile de sa mère pour s’installer chez Gordon avec Lucy, et occasionne une crise profonde dans l’équilibre quasi domestique qui la lie à sa mère. Toutes les scènes réunissant la mère et la fille sont captées de manière très naturaliste et sans affect, sans privilégier tel ou tel point de vue mais on est saisi par la violence souterraine qui les lie/déchire. Ce cinéma qu’on nous soumet dans ces moments-là est de ceux qui marquent durablement, qui puise – toujours en creux - autant dans les puissances de la vie que du roman sous des atours très « réalistes ». Quelques bémols scénaristiques, cependant : on sent assez vite que l’installation de Maggy chez Gordon a quelque chose d’artificiel, puisque signifiant une fausse autonomie pour Maggy et que cela ne va pas tarder à ne plus tourner rond, argument narratif de la dernière partie du film, peut-être pas le plus réussi. Maggy renoue avec le père de Lucy de manière un peu trop inattendue, après que celui-ci se soit présenté à sa fête d’anniversaire, toujours amoureux d’elle. On aurait aimé un peu plus de trouvailles scénaristiques et de motivation (au sens classique de « motif d’agir ») chez des personnages certes en quête d’eux-mêmes, ce qui aurait peut-être évité cette fin très/trop ouverte, où, en définitive, Maggy se retrouve seule avec elle-même, sans qu’on sache trop bien quelle est la décision prise : rester avec Gordon, s’installer chez les parents de Mike ou revenir chez sa mère. Tout ceci laisse un petit goût d’inachevé, seul bémol d’un film modeste mais très ambitieux quant à ses intentions.
Lucy devrait sortir en France le 19 juillet.
Benoît Hické
[Critique] Règlement de compte à Bamako
Actualités, Festival de Cannes 2006, Critique, Paris Cinema 2006, Abderrahmane Sissako - le 29 juin 2006 à 12h12
J’ai vu hier soir un film admirable. Dur à encaisser certes, surtout le ventre vide, mais solide et très touchant. Bamako s’élabore autour de longs discours sur la situation africaine et la manière dont la Banque mondiale et le FMI imposent aux pays endettés leur fameux « ajustement structurel ». Un procès se joue entre un peuple et une institution, des hommes et un système idéologique omnipotent. Dans cet affrontement, l’enjeu n’est pas seulement de faire comprendre un phénomène trop complexe, trop large pour pouvoir véritablement être discuté de manière approfondie, mais également de se demander comment on peut en parler, avec quels mots, dans quelle langue.
Bamako offre ainsi une étonnante réflexion sur la parole. Le plus clair du temps les discours sont tenus dans une langue savante et abstraite pour traiter les données économiques et politiques du problème, expliquer l’action de la Banque mondiale et ses conséquences, à l’échelle du Mali notamment. D’emblée on ressent une énorme dissonance entre la description du problème et ses données concrètes. Une dissonance d’autant plus grande que c’est tout un système qui s’exprime et s’impose à travers ces mots, que personne n’entend véritablement et qui résonnent sans pour autant faire sens. Comme si cette parole brassant toujours de très larges considérations sur le monde masquait quelque chose de plus diffus et surtout suspect. Parole violente qui n’est plus que l’instrument d’un pouvoir, mais aussi ridicule lorsqu’on entend cet avocat illuminé (c’est-à -dire tout droit venu des Lumières) convoquer les divinités et les figures de la mythologie grecque. L’occident se retrouve face à lui-même dans la personne de ces deux avocats qui défendent tour à tour la Banque mondiale et les Africains, mais il se livre à un dialogue de sourd.
Ailleurs l’échec bien plus éloquent encore que les grands discours : le silence comme symptôme d’un mal si grand qu’il en devient indicible. D’autant plus éloquent qu’il est comme le suggérait Abderrhamane Sissako lors du débat suivant le film le silence du plus grand nombre, analphabète, démuni et agonisant. La majorité silencieuse qui meurt non seulement de maladie mais aussi de désespoir. Qui meurt précisément de ne pouvoir parler et à travers cette parole exister.
Ailleurs encore, au milieu des grands discours articulés, éloquents et très ornés, la parole de ce paysan chantée et désespérée, non traduite (pas besoin), qui dit la douleur, la nécessité à dire et prendre à parti quelqu’un. Nécessité de remettre à sa place la parole par rapport au discours, de faire en sorte que résonne au cœur de cette parole une vérité plus forte et plus intime. La croyance dans cette parole, c’est la croyance dans la possibilité qu’a l’art de s’emparer de ces problèmes, de n’être pas seulement politique mais plus fondamentalement humaniste.
Bamako me rappelle directement L’Esquive. Autre grand film sur le langage, l’invention ou l’évitement de la parole. Ces films sont trop rares, trop précieux pour qu’on passe à côté. L’Esquive et Bamako sont presque un seul et même film car ils disent d’une même voix l’oppression et la marginalisation, et la place qu’occupe le langage dans ces processus. Que signifie posséder une langue ? De quelle langue parle-t-on ? Y a-t-il, comme au temps des Conquistadors, une langue du vainqueur, une langue du dominant ? Une langue qui dépossède du monde, mais aussi de l’imaginaire ? Sissako filme une messe catholique servie en anglais par un Africain évangélisé… j’ai l’impression que Marx rôde dans ce film, tant est palpable le pouvoir invisible et diffus des idéologues occidentaux. Ce n’est pas simplement l’opium du peuple, c’est toute la superstructure qui est suggérée. Dire ça a quelque chose de désuet, mais on le sent tout au long du film. C’est là , tout simplement. C’est là et c’est ancré depuis un siècle, non seulement dans la consience des opprimés mais dans celle de ceux plus nombreux encore qui conçoivent le capitalisme comme une idéologie à part entière, c’est-à -dire une manière de voir et de faire fructifier le monde (considérer le monde comme fonds*). Mais seulement une des manières possibles. En aucun cas la seule.
Matthieu
*Fonds, c’est le mot qu’utilise Heidegger pour désigner les choses, comme l’énergie et les céréales qui s’accumulent en vue de remplir une fonction à laquelle elles sont commises. L’arraisonnement «est le mode suivant lequel le réel se dévoile comme fonds».
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