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[Critique] Règlement de compte à Bamako

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ActualitĂ©s, Festival de Cannes 2006, Critique, Paris Cinema 2006, Abderrahmane Sissako - le 29 juin 2006 à 12h12

J’ai vu hier soir un film admirable. Dur à encaisser certes, surtout le ventre vide, mais solide et très touchant. Bamako s’élabore autour de longs discours sur la situation africaine et la manière dont la Banque mondiale et le FMI imposent aux pays endettés leur fameux « ajustement structurel ». Un procès se joue entre un peuple et une institution, des hommes et un système idéologique omnipotent. Dans cet affrontement, l’enjeu n’est pas seulement de faire comprendre un phénomène trop complexe, trop large pour pouvoir véritablement être discuté de manière approfondie, mais également de se demander comment on peut en parler, avec quels mots, dans quelle langue.

Bamako

Bamako offre ainsi une étonnante réflexion sur la parole. Le plus clair du temps les discours sont tenus dans une langue savante et abstraite pour traiter les données économiques et politiques du problème, expliquer l’action de la Banque mondiale et ses conséquences, à l’échelle du Mali notamment. D’emblée on ressent une énorme dissonance entre la description du problème et ses données concrètes. Une dissonance d’autant plus grande que c’est tout un système qui s’exprime et s’impose à travers ces mots, que personne n’entend véritablement et qui résonnent sans pour autant faire sens. Comme si cette parole brassant toujours de très larges considérations sur le monde masquait quelque chose de plus diffus et surtout suspect. Parole violente qui n’est plus que l’instrument d’un pouvoir, mais aussi ridicule lorsqu’on entend cet avocat illuminé (c’est-à-dire tout droit venu des Lumières) convoquer les divinités et les figures de la mythologie grecque. L’occident se retrouve face à lui-même dans la personne de ces deux avocats qui défendent tour à tour la Banque mondiale et les Africains, mais il se livre à un dialogue de sourd.

Ailleurs l’échec bien plus éloquent encore que les grands discours : le silence comme symptôme d’un mal si grand qu’il en devient indicible. D’autant plus éloquent qu’il est comme le suggérait Abderrhamane Sissako lors du débat suivant le film le silence du plus grand nombre, analphabète, démuni et agonisant. La majorité silencieuse qui meurt non seulement de maladie mais aussi de désespoir. Qui meurt précisément de ne pouvoir parler et à travers cette parole exister.

Ailleurs encore, au milieu des grands discours articulés, éloquents et très ornés, la parole de ce paysan chantée et désespérée, non traduite (pas besoin), qui dit la douleur, la nécessité à dire et prendre à parti quelqu’un. Nécessité de remettre à sa place la parole par rapport au discours, de faire en sorte que résonne au cœur de cette parole une vérité plus forte et plus intime. La croyance dans cette parole, c’est la croyance dans la possibilité qu’a l’art de s’emparer de ces problèmes, de n’être pas seulement politique mais plus fondamentalement humaniste.
Bamako me rappelle directement L’Esquive. Autre grand film sur le langage, l’invention ou l’Ă©vitement de la parole. Ces films sont trop rares, trop prĂ©cieux pour qu’on passe Ă  cĂ´tĂ©. L’Esquive et Bamako sont presque un seul et mĂŞme film car ils disent d’une mĂŞme voix l’oppression et la marginalisation, et la place qu’occupe le langage dans ces processus. Que signifie possĂ©der une langue ? De quelle langue parle-t-on ? Y a-t-il, comme au temps des Conquistadors, une langue du vainqueur, une langue du dominant ? Une langue qui dĂ©possède du monde, mais aussi de l’imaginaire ? Sissako filme une messe catholique servie en anglais par un Africain Ă©vangĂ©lisĂ©… j’ai l’impression que Marx rĂ´de dans ce film, tant est palpable le pouvoir invisible et diffus des idĂ©ologues occidentaux. Ce n’est pas simplement l’opium du peuple, c’est toute la superstructure qui est suggĂ©rĂ©e. Dire ça a quelque chose de dĂ©suet, mais on le sent tout au long du film. C’est lĂ , tout simplement. C’est lĂ  et c’est ancrĂ© depuis un siècle, non seulement dans la consience des opprimĂ©s mais dans celle de ceux plus nombreux encore qui conçoivent le capitalisme comme une idĂ©ologie Ă  part entière, c’est-Ă -dire une manière de voir et de faire fructifier le monde (considĂ©rer le monde comme fonds*). Mais seulement une des manières possibles. En aucun cas la seule.

Matthieu

*Fonds, c’est le mot qu’utilise Heidegger pour désigner les choses, comme l’énergie et les céréales qui s’accumulent en vue de remplir une fonction à laquelle elles sont commises. L’arraisonnement «est le mode suivant lequel le réel se dévoile comme fonds».

Infos/photos : Hors-competition Ă  Cannes ; Les films du losange
Critiques : Le Monde ; Fluctuat ; Arte

Dossier sur la dette du tiers-monde

Critiques de L’Esquive : Liberation ; Objectif cinema

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