Evacuons tout d’abord l’hypothèse d’une Nouvelle vague allemande, astuce promotionnelle trouvée par des distributeurs malins et réfutée par les réalisateurs eux-mêmes, qui ne se reconnaissent pas dans ce supposé «courant ». Toujours étonnante, cette propension (à la limite de la paresse intellectuelle) à apposer des étiquettes – et donc à circonscrire et amoindrir des champs esthétiques. On constate néanmoins une « embellie » depuis deux ou trois ans d’un cinéma allemand auteuriste, qui semble co-exister avec les grosses productions à la Goodbye Lénine ou The Edukators (fort heureusement, l’éprouvant épisode 90s Bagdad Café semble évacué !). L’essentiel - et c’est la bonne nouvelle - est le retour de l’Allemagne contemporaine dans nos mirettes, scrutée d’une manière souvent impressionniste et désenchantée par des réalisateurs aux alentours de la trentaine, tous abreuvés peu ou prou au même cursus mêlant écoles d’art, cinéma ou photographie, et portant sur leurs contemporains le même regard décillé et neuf.
Henner Winckler, découvert en 2002 par Voyage scolaire, propose avec Lucy un film appartenant à la liste déjà chargée des « portraits d’adolescente » (plutôt l’apanage du cinéma dit « social » britannique) et s’en sort plutôt bien. Lucy est le nom de l’enfant que Maggy, une post-ado intelligemment interprétée par la révélation Kim Schnitzer, a eu avec Mike, qu’elle quitte au tout début du film. De leur histoire, on ne saura rien, elle restera tout le temps hors champ, on sait juste que Lucy est le fruit de leurs amours hasardeuses ou, disons, mal négociées ! Le film s’inscrit d’emblée dans la chronique citadine, on suit cette jeune fille dans son quotidien, la crèche, sa mère (chez qui elle vit), ses copines : on est vite frappé par la manière très fine dont Winckler construit ses plans et filme son actrice au plus près, alternant les jeux de focale, créant ainsi une véritable empathie avec le personnage. L’esthétique développée ici s’apparente à un travail de photographie plasticienne, par l’utilisation de filtres et de dilution-flou (mise à l’écart ?) du réel, comme si le réalisateur voulait accentuer la solitude de son héroïne. Maggy se débrouille pour faire garder sa fille et rejoindre ses amies dans une boîte de nuit, où elle tombe sous le charme du serveur. Scène très réussie de la vie ordinaire des adolescents, les rituels de séduction, l’amour naissant. L’une des plus belles réussites du film est toutefois la dissection des rapports mère-fille : Maggy quitte le domicile de sa mère pour s’installer chez Gordon avec Lucy, et occasionne une crise profonde dans l’équilibre quasi domestique qui la lie à sa mère. Toutes les scènes réunissant la mère et la fille sont captées de manière très naturaliste et sans affect, sans privilégier tel ou tel point de vue mais on est saisi par la violence souterraine qui les lie/déchire. Ce cinéma qu’on nous soumet dans ces moments-là est de ceux qui marquent durablement, qui puise – toujours en creux - autant dans les puissances de la vie que du roman sous des atours très « réalistes ». Quelques bémols scénaristiques, cependant : on sent assez vite que l’installation de Maggy chez Gordon a quelque chose d’artificiel, puisque signifiant une fausse autonomie pour Maggy et que cela ne va pas tarder à ne plus tourner rond, argument narratif de la dernière partie du film, peut-être pas le plus réussi. Maggy renoue avec le père de Lucy de manière un peu trop inattendue, après que celui-ci se soit présenté à sa fête d’anniversaire, toujours amoureux d’elle. On aurait aimé un peu plus de trouvailles scénaristiques et de motivation (au sens classique de « motif d’agir ») chez des personnages certes en quête d’eux-mêmes, ce qui aurait peut-être évité cette fin très/trop ouverte, où, en définitive, Maggy se retrouve seule avec elle-même, sans qu’on sache trop bien quelle est la décision prise : rester avec Gordon, s’installer chez les parents de Mike ou revenir chez sa mère. Tout ceci laisse un petit goût d’inachevé, seul bémol d’un film modeste mais très ambitieux quant à ses intentions.
Lucy devrait sortir en France le 19 juillet.
Benoît Hické




Cinelogs » Blog Archive » [VidĂ©o et critique] Lucy de Henner Winckler dit :
Ecrit le 20 juillet 2006 à 16:28
[…] PrĂ©sentĂ© lors du dernier festival de Berlin, Lucy de Henner Winckler est un film subtil et Ă©lĂ©gant qui reprĂ©sente joliement la nouvelle embellie du cinĂ©ma allemand. Retrouvez la critique de BenoĂ®t HickĂ© ici. […]