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Godard - Les enfants jouent à la Russie

Ça devait être dans 2 ou 3 choses que je sais d’elle, un plan fixe de banlieue, ou plus précisément un arbre de banlieue, à proximité d’une station-service. Là, Godard commence à parler en des termes très simples de son rapport au cinéma. À ce moment précis, le film digresse du côté de la confession et prend le tour d’un touchant aveu. Aucun effet d’annonce, pas de discours ni de manifeste, seulement une profession de foi en acte. En offrant dans le même temps une image et ce qui se tient derrière - l’amour, la foi en elle, Godard se livre tout entier dans le film, lui donne sa voix, et ainsi corps.

Après il y a 15 ou 20 ans plus tard les films-collages qui agrégent et superposent images, voix et musiques. Une voix toujours aussi sincère, grave ou joueuse, mais qui emprunte des sentiers plus sinueux, moins directs. On parle beaucoup dans Les enfants jouent à la Russie, mais le but de ce raffut est finalement de créer un grand drame, une impression de grand drame, aggravée par une musique trop mélancolique pour être véritablement honnête. Beaucoup d’effets dans Les enfants jouent à la Russie, de têtes, de mots, d’images glanées ici et là, de livres, d’idées a peine esquissées surtout. Deux ou trois idées fixes : l’image comme réalité et/ou fiction, où situer par rapport à l’image ? A quoi jouent les russes ? Le film abonde aussi de jeunes comédiens inexistants qui disent des textes qui les dépassent. Des corps pour rien, pour révéler les intentions de mise en scène, faire parler le texte. Mais le texte est trop court, trop fragmenté pour vraiment (nous) parler.

J’ai perdu la voix de 2 ou 3 choses, j’ai perdu ce sens de l’aventure, ce sens de l’abandon. Avec la vidéo, Godard s’est trouvé une forme, une grammaire de formes faite de collages, citations, et musiques. Une forme dont il ne sort pas, qui sans cesse aspire à s’enrichir, à embrasser tous ses possibles, mais qui du coup ne fait qu’aspirer, et n’est jamais qu’une tentative de film, un film jamais terminé, balbutiant et comme d’emblée castré.

En se rendant chez le maître et en observant sa bibliothèque un ami me disait qu’il s’y trouvait des ouvrages bien communs, des ouvrages de bon ton, Les impressionnistes, Picasso etc. Empilement de bouquins « comme il faut »…

Je sais que Godard parle franchement, que ses vidéos renferment encore de belles fulgurances, mais dans cette forme éclatée je vois de plus en plus une recette bien commode pour dire tout et rien, noyer le poisson, bluffer le monde. J’ai l’impression que Godard a perdu le sens du risque. Il se compromet moins dans la parole et ne se livre plus. Ses films sont moins incarnés et plus mous. C’est une oeuvre éparpillée qui parle dans le vent et pousse par instants d’imperceptibles cris.

Un oeuvre qui figure la ruine de l’art cinématographique comme le suggère Dominique Paini (cf. le catalogue) ? Et alors, qui se soucie de savoir si le cinéma est mort ou en ruine ? Qui se soucie de savoir à quoi ressemblent ces ruines. Ne le sait-on pas déjà trop ? Et qui dans l’histoire peut bien être le véritable idiot ? Celui qui engendre ces ruines, ou celui qui les célèbre ? Depuis Duchamp et les prémisses de la modernité dans l’art, c’est toujours la même question qu’on pose : qui dans l’affaire est l’idiot ? Mais il n’y a pas d’idiot, pas d’idiotie. Il y a une œuvre qui nous regarde ou pas. Il y a une voix – non pas qui se parle à elle-même, qui mais nous parle et nous fait parler, qui crée autrement dit une rencontre, un dialogue. Ça paraît élémentaire comme ça, mais le regard, le corps, la voix demeurent toujours de bonnes pierres de touche en matière de rencontres.

Matthieu

A Beaubourg : La rétrospective Godard ; L’exposition godard : “voyage(s) en utopie, Jean-Luc Godard, 1946-2006

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