Ils parlent d’un air légèrement affecté une langue ciselée et précise, se passionnent pour les Lettres, s’admirent et se méprisent. Ils partagent leurs livres, se repassent leurs copines et rôdent dans les mêmes amphithéâtres. Ils se ressemblent, ils sont amis. Au début du moins car le temps passe et les convictions s’émoussent, cèdent le pas à des préoccupations plus concrètes. Les différences s’affirment et les écarts se creusent, les caractères accouchent de ce qu’ils peuvent, de demi-succès ou de flagrants échecs. Ils se fixent. Les Amitiés Maléfiques est la chronique de cette lente fixation.
Il n’est au début question que de fluctuations. Les personnages se jaugent, le maître trouve son souffre-douleur et les disciples leur maître. Une petite bande se constitue bientôt autour d’un principe martelé tout au long du film : l’écriture authentique doit être nécessaire, faute de quoi elle est l’indice d’une profonde lâcheté, d’un manque cruel de caractère. Comment dès lors se situer par rapport à la question du droit à l’écriture ? Faut-il l’accepter, la réfuter, ou encore composer avec elle au moyen d’improbables compromis (la piste du très symptomatique « metarécit »…) ? Appréhendée du point de vue du droit, cette question ne sert pourtant que de toile de fond à l’expression continuelle de rapports de forces, devient prétexte à réprimandes (parce ce qu’untel a publié) et au sacrifice (untel jette son œuvre). Résolue dans les faits, elle engendre la marginalisation et le mépris (untel est publié et joué, tandis que l’autre n’a ni œuvre, ni statut). Loin de procéder d’une noble maladie, l’écriture devient l’instrument d’un pouvoir bien réel. La lente fixation que décrit Les Amitiés rend compte de ce passage de la théorie à la pratique, du droit au fait.
Comment, dès lors, décrire cette fixation ? Par l’intrigue essentiellement. Les Amitiés est peuplé d’intrigants qui s’observent, se jalousent ou s’imitent. Le moindre mot devient l’outil d’une manipulation ou d’une violence à peine dissimulée. Les regards circulent à deux ou trois dans des mises en scènes un peu rigides faites d’œils avisés et de portraits de bande. Les amitiés elles-mêmes sont rigides, ponctuelles et intéressées. C’est cela : rigidité des postures, des mots, des airs. Comme si la lente fixation résidait d’emblée là , s’annonçait dans cette manière si particulière qu’ont les personnages de bouger. Comme si tout le film se dirigeait vers cela, le triomphe d’un ordre établi, rigide et obtus.



Benoît dit :
Ecrit le 18 mai 2006 à 13:32
Ok Matthieu, j’arrive à écrire un commentaire, je retire ce que je t’ai dit! ! Ceci dit, le film de Bourdieu part très bien, on se dit qu’une telle entame ne peut qu’aboutir à une critique en creux du film “germanopratin” (style à part entière, au même titre que la SF ou le cinéma porno) mais boumdaboum, après une excellente première heure - questionnement pertinent sur l’acte d’écrire + mise en place des rapports de force au sein d’un groupe désarticulé - Bourdieu peine à relancer son film, une fois qu’on comprend (vite) qui est le Tartuffe de l’histoire. La dernière demie-heure semble en durer trois. Mention spéciale tout de même à Jacques Bonnafé et à Malik Zidi, et son jeu rentré, subtil et troublant.